LA MEILLEURE PART DES HOMMES – Tristan Garcia

Roman français / 2008 / Prix de Flore
J’ai réfléchi à deux fois avant de publier ma première chronique de 2009… Et finalement le choix d’écrire sur le premier roman d’un jeune auteur français m’est apparu évident et nécessaire. Parce que oui il existe encore en France des êtres humains pas trop abrutis par les médias, capables d’analyser les situations et de rêver et faire rire dans un monde à tendance cynico-dépressif.

Tristan Garcia a 27 ans, publie un premier roman, chez Gallimard de surcroit et rafle un prix de Flore très mérité. Il narre une époque qu’il n’a pas vécu, les années SIDA dans la communauté homosexuelle française des 80’s, c’est déjà ambitieux. Mais il se paye également le luxe de faire un récit à la première personne à travers un personnage… féminin. Chapeau bas.

Je dois reconnaître que j’ai du mal à apprécier la littérature française contemporaine ces dernières années pour une raison simple : c’est écrit avec les pieds, ça raconte des histoires sans intérêt et les gens en raffolent (ce qui n’aide pas à se faire publier des auteurs talentueux). Ma dernière déception ? Impossible de dépasser les 20 premières pages de Saad Saad (Eric Emmanuel Schmidt) tant l’écriture laisse à désirer (niveau 3ème et encore je suis gentille). J’ai rapporté illico le bouquin dans son rayonnage de la librairie et lui ai choisi un successeur bien plus intéressant, La meilleure part des hommes. Coup d’œil à l’écriture : diantre il sait rédiger en français, avec certes quelques tics de syntaxes un peu pénibles (virgules parfois à outrance) mais une fluidité et une retranscription du langage parlé assez fabuleuse :

« J’voudrais qu’tu m’prennes, tu vois, comme ça, sans capote, j’voudrais qu’tu m’fasses ça comme un bébé tu comprends ? J’voudrais qu’tu m’foutes ça dans le ventre, c’est comme un enfant qu’tu m’fais, non ? »

Pas de longueurs méritant d’être critiquées, pas de figures de style et abus de fioritures littéraires… non ce jeune homme a tout d’un bon.

La fiction maintenant : si l’auteur annonce en préambule qu’il s’agit d’une fiction et que toute coïncidence avec des personnes réelles serait fortuite, il sait pertinemment qu’il parle de deux hommes clés dans l’histoire de l’homosexualité française. Le partisan de la prévention et protection vis-à-vis du VIH d’un côté (Dominique Rossi alias Didier Lestrade, fondateur d’Act Up et de la revue Têtu), le fondateur du Barebaking – littéralement chevaucher à cru – de l’autre (William Miller alias Guillaume Dustan, décédé en 2005), contre-mouvement refusant de se protéger lors de rapports sexuels et voyant la transmission du SIDA au sein de la communauté homo comme un don (comme être enceinte pour un homme) et une révolte vis-à-vis du gouvernement politique – avec qui travaille les associations de prévention, le SIDA serait une manipulation politique pour mieux étouffer l’homosexualité. L’ouvrage met en scène un autre protagoniste écrivain (Leibowitz alias Alain Finkelkraut). Le tout est narré à travers le prisme d’une femme journaliste à Libé, Elisabeth, ami de Miller, collègue de Rossi et maîtresse de Leibowitz. Le premier opus de Tristan Garcia est divisé en quatorze chapitres, allant de la part de chacun à la meilleure part. Elisabeth retrace l’histoire qui a uni William et Dominique, pour le meilleur (ils ont vécu ensemble) et pour le pire (divergence des points de vue sur la façon de réagir face au SIDA, apologie de la haine par William). Le tout est si bien narré qu’on se demande quel parti adopter – parfois les propos de William sont réellement convaincants.

Tristan Garcia signe un excellent premier roman, on ne peut attendre la suite qu’avec impatience… Ce jeune auteur représente simplement un espoir important de “culture” dans une société qui tend à la platitude, l’uniformisme et l’indifférence générale.

Note : 9,5/10 (pour un premier roman bien entendu).

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