ZONES HUMIDES – Charlotte Roche

Roman allemand / 2009 / 226 pages

A l’heure où le Pape débite des conneries plus énormes que le trou de la couche d’ozone à propos des pratiques à adopter en matière de sexualité, paraît en France Zones Humides, la traduction du best-seller allemand Feuchtgebiete. Premier roman d’une (encore) jeune femme, on y parle de pratiques sexuelles, en détails, sans ornements.

Helen Memel a 18 ans, trois ans de pratique de la sodomie et 2 ans de fréquentation du bordel (pour les relations homosexuelles), adore grignoter ses sécrétions vaginales et nasales et a un ami qui la rase intégralement chaque semaine sans rien lui faire d’autre car elle est trop jeune. Sinon elle s’est faite stériliser pour ne plus perpétuer la dynastie familiale, élève à la place des avocatiers dont elle prend soin notamment en se servant régulièrement des noyaux en guise de boules de Geishas, elle déteste les maniaques de l’hygiène et s’amuse à faire des expériences sales. Enfin, elle a des hémorroïdes et se fait opérer, avec l’espoir secret que ses parents divorcés se remettent ensemble par le seul fait qu’ils se voient ensemble dans la chambre de leur fille. A part cela elle mène une existence d’ado normale, boit et fume des joints dans le jardin. Une vie d’ado bien remplie en somme, entre détresse affective et éclate sexuelle.

Si le livre est aussi agréable à lire, c’est avant tout parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais bien d’un roman.  Cette ado est un peu trop à l’aise sexuellement pour que ce soit complètement crédible. Elle énumère un nombre de partenaires un peu trop important, elle a des fréquentations un peu louches, et surtout elle a cette anti-hygiénisme un peu trop développé qui lui aurait collé une septicémie dare-dare en temps normal (elle boycotte par exemple l’industrie du tampon en fabricant des boules de papier toilette qu’elle oublie au fond de son organisme ou mieux, qu’elle ressort, pose dans la crasse et remet après être allée aux toilettes). Ca sent le vécu, avec une bonne louche d’exagérations vraiment marrantes. On s’identifie, mais pas totalement non plus, ce qui permet de prendre du recul. Il est à parier que, si le bouquin avait été écrit par quelqu’un de plus âgée, il n’aurait pas eu le même son de cloche, passant pour des « confessions libertines » parmi d’autres, au rayon littérature érotique. Là, il s’agit de réactions sur le vif, la jeune fille donne des leçons alors même qu’elle débute sa vie sexuelle.

Le style de Charlotte Roche est actuel : clair, direct, drôle et cynique. La traduction est d’excellente facture, rendant compte du débit de parole spécifique aux ados – Est-ce que les ados allemands et français ont les mêmes débits de paroles ? selon moi non… les respirations font forcément différentes puisque les constructions de phrases n’ont rien à voir. Enfin c’est une hypothèse perso qu’il faudrait que je vérifie – et des jeux de mots et expressions qui vont avec : Une fois, j’ai eu un amant hyper-vieux. J’aime bien dire « avoir un amant », c’est franchement démodé et quand même mieux que « se faire sauter par un mec ».

Que l’on ne se méprenne pas, si le livre a déclenché un brin de polémique, ce n’est pas du fait qu’il soit érotique (il ne l’est pas spécialement, vous n’aurez pas les mains moites en le lisant) mais parce qu’il démystifie la femme. Il s’agit d’une réelle mise à nu du corps féminin, de ses recoins intimes, de ses pratiques égoïstes et de ses astuces pour avoir des rapports sexuels de qualité. Jamais les féministes (Le Deuxième Sexe) ou les auteures un peu provoc’ (Vie sexuelle de Catherine M.) n’ont révélé les trucs simples de leur sexualité comme par exemple le fait qu’ « Il faut toujours mettre un doigt dans le cul des hommes, pendant les rapports, pour qu’ils jouissent mieux. »  ou que « si les hommes veulent des femmes épilées, ils n’ont qu’à s’en charger, au lieu de leur refiler tout le boulot. Sans les hommes, les femmes se soucieraient peu de leur pilosité. Raser l’autre (et se faire raser par lui) d’une façon qu’on trouve particulièrement esthétique, il n’y a pas mieux comme préliminaire. »

Et si on ne le révèle pas, c’est au nom du « jardin secret de la femme » et toutes les âneries du genre s’en approchant. La vérité se situe pourtant bien du côté des paroles de cette gamine : si les hommes connaissaient un temps soit peu le véritable fonctionnement du corps d’une femme, eh bien il y aurait beaucoup plus de plaisir pris sur cette bonne vieille terre. Oui Messieurs, le corps de la femme a des sécrétions diverses et variées chaque mois, non ce n’est pas forcément répugnant si l’on arrête de considérer que c’est sale. Oui les femmes ont le droit d’exiger une sexualité épanouie sans pour autant être systématiquement affublée de qualificatifs grossiers. A vrai dire, plus je relis des passages de ce bouquin, plus je me dis que leur lecture devrait être conseillée dès le collège.

Rapports sexuels en dehors du mariage, maîtrise de son corps et multiplication des possibilités amoureuses, stérilisation… autant de sujets chers à Benoit XVI, mais du point de vue adverse. L’Eglise se rend bien compte que les brebis fichent le camp : les écrits sur la liberté de choix de vie se multiplient – citons par exemple l’excellent premier roman de T. Garcia retraçant l’histoire de l’homosexualité des 30 dernières années en France, La meilleure part des hommes. Curieusement, Zones Humides a déjà été traduit dans 27 langues, comme s’il était d’utilité publique… Nous vivons dans un monde complexe, où les rapports de force laissent la sexualité comme rare amusement accessible à toutes les bourses. Alors autant en profiter et le faire correctement : en s’informant et en se protégeant.

Jalousie. C’est le premier sentiment que j’ai éprouvé en refermant le livre : j’aurais aimé l’écrire. Admiration aussi : pas facile de cracher ça sur le papier. Satisfaction enfin : il me reste toujours un créneau sur la possibilité d’une bouche:)

Note : 8/10

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