
LA PARANOIA @ Festival Mettre en scène
By: Violette R.O.L.L. n'est jamais d'accord
Tags:Clément Sibony, Elise Vigier, Frédérique Loliée, Julien Villa, La Paranoïa, Marcial Di Fonzo Bo, Pierre Maillet, Rafael Spregelburd, Rodolfo De Souza, théâtre
Catégorie: du théâtre...
Pièce de Rafael Spregelburd / Mise en scène Marcial Di Fonzo Bo & Elise Vigier / Avec Marcial di Fonzo Bo, Elise Vigier, Pierre Maillet, Clément Sibony, Rodolfo De Souza, Julien Villa et Frédérique Loliée / Théâtre du Triangle / 12/11/2009
Le Festival Mettre en scène de Rennes a depuis quelques années acquis une solide réputation de tremplin pour des créations théâtrales s’affranchissant de beaucoup de codes classiques des différents arts (théâtre, danse, cinéma, cirque, bande dessinée…) en les mélangeant pour le meilleur et… pour le meilleur. La Paranoïa, pièce argentine mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo (artiste associé au Théâtre National de Bretagne) et Elise Vigier, nous plonge dans l’univers de la littérature borgésienne dans ce qu’il a de plus réussi en mêlant théâtre et cinéma avec une scénographie à couper le souffle.
L’intrigue se passe dans quelques milliers d’années, le calendrier grégorien a été remplacé par des calculs en sauts de lapins, les humains ont été en très grande partie décimés et sont à la merci des Intelligences, peuple extra-terrestres incapable d’invention. Un astronaute raté (Claus, dont la seule mission s’est soldée par un crash), un mathématicien spécialiste des calculs qui ne peuvent pas se vérifier et incapable d’additionner (Hagen, qui avait réalisé les calculs nécessaires au bon fonctionnement de la mission spatiale de Claus), une écrivaine plagiée (Julia Gay Morrisson qui plagie elle-même ses copieurs) et une G4, robot se reformatant et oubliant systématiquement sa condition de robot (Béatrice, qui a des problèmes de couples terribles avec Esteban) se retrouvent recrutés par le Colonel Brindisi pour tenter de sauver la Terre d’une destruction imminente par les Intelligences de plus en plus exigeantes sur les Fictions qu’on leur offre. S’engage alors une course contre la montre infernale de deux heures pour imaginer un scénario répondant à des caractéristiques d’écritures complexes (On ne doit pas se focaliser sur le centre de l’action, il n’y a pas de héros ou personnage principal, pas de caractères remarquables…).
Il n’y a rien à reprocher à cette pièce, ni dans sa scénographie faisant intervenir des panneaux mobiles droits et concaves dévoilant studios de tournages en direct, écrans de projection ou un plateau tournant sur lui-même ; ni dans la qualité des dialogues dont le débit et la longueur des tirades se combinent parfaitement à la vitalité du texte ; ni dans le choix des sept acteurs tous plus saisissants les uns que les autres qui n’interprètent pas moins de trente-six personnages. On partage avec Hagen (Marcial Di Fonzo Bo) son amour d’une « Chambre Bien » qui tient uniquement au fait que ce soit dépourvu de bactéries et pourvu d’une table. On compatit au sort de Claus (Julien Villa) qui est en permanence au bord de l’overdose de pilules hallucinatoires qui lui permettent d’oublier sa courte carrière d’astronaute. On admire qu’un homme (Pierre Maillet) sache tenir avec tant de gracilité sur dix centimètres de talons et porte la perruque rousse à merveille pour le seul besoin d’interprétation d’un robot féminin attachant. La densité des références littéraires, cinématographiques, photographiques ou l’incursion de bande dessinée dans certaines saynètes ne sont jamais un obstacle à l’adhésion du public. On plonge à plein cerveau dans une expérimentation théâtrale dont on ressort titillé par tous les sens. Le cerveau comme en ébullition, on est terriblement jovial de s’être laissé embarquer dans une aventure foutraque et surréaliste sans jamais s’être ennuyé. Fait intéressant, chaque génération de spectateur réagit différemment à ce qui se déroule sous ses yeux. Je me suis surprise à avoir quelques fou-rires seule au milieu de ces deux-cents spectateurs…
Rarement pièce complexe et inrésumable n’avait été si réussie, si stimulante, si intelligemment menée. Qu’il est bon de se sentir vivant et doté de capacités intellectuelles. La Paranoïa est un péché capital : elle vous rend heureux de ne pas avoir cédé à la facilité de l’avachissement télévisuel, elle vous rappelle que vous êtes capables de rêver et de rire (ni noir, ni jaune, juste rire), elle stimule si bien vos neurones que vous retrouvez un instinct primaire simple : vous saisissez un cahier, un crayon et laissez aller vos projets les plus audacieux, vous reprenez confiance en une humanité que vous prenez tant de plaisir à décrier.
Une pièce et son interprétation à ne rater sous aucun prétexte si elle vous font l’honneur de passer près de chez vous.
Note : 9,5/10
Crédits photo : Christian Berthelot


