BLISS – Drew Barrymore

Réalisatrice américaine / Premier film / Teen-movie réussi

Drew Barrymore revient de loin. Sa bio ne le cache pas : exposée médiatiquement dès 11 mois, droguée à 11 ans, on ne s’attendait pas forcément à un retour en force de cette qualité. Avec comme personnage principal Ellen Page, jeune actrice douée et hilarante dans Juno, et des personnages secondaires tout aussi talentueuses (Juliette Lewis, Marcia Gay Harden…), Drew Barrymore partait tout droit pour le teenage-movie classique, sans qualités remarquables. La force de ce film ne tient donc pas dans son scénario mais dans des détails.

D’abord, avoir réalisé un casting sans faute est une chose, mais faire exprimer le meilleur de chacune des actrices sans que cela paraisse factice ou que cela soit vulgaire en est une autre. Rappelons que Drew Barrymore se concentre sur un sport méconnu et presque interdit : des filles pratiquant le Roller Derby. Imaginez quinze nanas bien roulées en mini-short, collants moulants et frimousses aguicheuses qui se bastonnent sur des patins à roulettes, c’est terriblement sexy mais on flirte avec le risque de faire un film ultra-vulgaire, du trash-cradingue sans intérêt. C’est donc bien la direction des acteurs qui est ici parfaitement maîtrisée, on n’est pas tant que ça dans le cliché, les filles sont facétieuses et délurées mais certainement pas des biatch.

Ensuite, lorsqu’on réalise un film sur les ados, la tentation est aisée de céder à une adaptation temporelle insuffisante. En général, le réalisateur situe l’action dans l’époque actuelle (il descend dans la rue, laisse tourner sa caméra et c’est plié). Autre grande tendance pas souvent réussie, faire un teen-movie situé dans la jeunesse du réalisateur. On a donc eu droit à une floppée de film « mon adolescence des 70’s » puis une vague « jeunesse des 80’s » et « décadence des 12-18 ans des 90’s ». Drew Barrymore n’a pas cédé à ces deux facilités. Elle a des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cerveau pas si abimé car il analyse plutôt bien. Il ne s’agit ni de la jeunesse actuelle, ni de la jeunesse de la réalisatrice. Nous sommes au début des années 2000, le monde n’est pas tout rose mais pas encore ultra-policé pour autant. Les jeunes sont en partie désabusés (ils sont mineurs et travaillent pour financer leurs loisirs), pas complètement insouciants (une scène du film est consacrée au fait de boire ou non avant de prendre le volant).

Cette jeune Bliss est une ado type, partagée entre à la fois un violent désir d’émancipation et une envie de rester la fille de ses parents, de remplir leurs attentes et désirs. Alors que j’allais sur mes 16 ans, ma mère m’a proposé en larmes de m’émanciper tout en refusant catégoriquement que je parte en Internat à Londres. Elle n’a pas eu besoin d’en ajouter plus pour que je comprenne qu’il me restait deux belles années de tranquillité avant ma majorité et qu’elle savait simplement que sa fille partirait toujours trop tôt pour elle. Par respect pour elle et sans jamais le regretter je suis restée mineure deux ans de plus chez mes parents. Le film amène cette même morale en douceur : il y a un temps pour tout, l’indépendance viendra, nul besoin de vouloir en profiter trop vite et gâcher tout le plaisir de l’insouciance qu’il nous reste. L’heure de remporter le Roller Derby n’est pas encore venu pour Bliss, son tour viendra.

Enfin, la cerise sur le gâteau vient bien entendu de la bande-son retenue ici. Subtil équilibre de rock des 2000’s (The Strokes en tête bien évidemment malgré un clin d’œil un peu grossier et anachronique à Little Joy) et de musiques de poupées gonflables à prendre au second degré. Le dernier bon point à décerner est le même que celui de Very Bad Trip : son générique de fin. Toutes les scènes trop lourdingues du film ont été coupées et compilées simplement à la fin. Démonstration qu’il n’y a aucune volonté de faire dans le consensuel et le pathos dans ce film.

On ressort de la salle gonflé d’énergie, prêt à affronter n’importe quelle tempête de neige. Drew Barrymore s’est fait bouffé son enfance, matraquée qu’elle était par les médias. Elle s’offre clairement une seconde jeunesse en jouant la casse-cou dans son film. Et si vous l’observez bien, vous verrez son sourire d’enfant de E.T. retrousser régulièrement ses lèvres. Si ce film n’était qu’un navet parmi d’autres, je l’aurai déjà oublié, il me reste dans le crâne c’est bon signe.

En français, 2010 rime avec Bliss, je dédie cette chronique à Emilie, qui se reconnaitra et doit profiter de cette nouvelle décennie qui s’annonce pour la vivre comme elle le mérite : pleine de joies et bonnes surprises.

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