INTER-minables

(Ce billet est rédigé à chaud et publié sans relectures)

Bordel.

Bordel de merde.

Putain de bordel de merde, mais qu’ont-ils fait de ma radio préférée ?

Mes parents peuvent en témoigner, France Inter je l’écoutais au berceau. Du soir au matin, je ne dormais pas beaucoup mais j’étais sage, concentrée. Du matin au soir je faisais beaucoup de choses mais j’écoutais encore et toujours. Je pourrais même vous réciter la grille d’il y a 15 ans. Cette radio était mon ami, mon amant, ma drogue, mes vitamines, mon somnifère aussi… Je ne me forçais pas, j’étais plus accro que mes parents.

Lorsqu’on est gamin, on imagine des tas de choses. A commencer par les têtes des personnes qui parlent derrière le micro. Mais aussi l’image d’une radio. Et pour moi le symbole d’Inter c’était un grand sourire, comme une banane de Warhol.

Un sourire.

Etait-ce parce que je grandissais, parce que vieillissant je devenais plus exigeante, j’avais depuis quelques années la sensation que cette antenne ne tournait pas rond. Et puis chemin faisant j’ai réalisé que non, cette radio perdait en qualité, jouait les putes soumises auprès de divers politicards, travestissait son talent et son intelligence.

Durant ces mêmes dernières années, tous les repères et piliers de mon enfance ont tiré leur révérence. Claude Villers, José Arthur et Kriss en tête, Jean-Pierre Gaillard et Louis Bozon pour d’autres raisons… même le kitsh et la futilité de Macha Béranger me manquent.

Puis on a appris la suppression en rafale d’émissions géniales (Esprit Critique, Et pourtant elle tourne, Pique et Coeur…), sans préavis.

Et malgré tout je continuais d’écouter. Pour une raison principalement. Il me restait le petit créneau humour du matin. Celui qui permet de rire un bon coup avant de plonger dans l’âpre morosité ambiante d’une époque toujours plus désincarnée.

Il fut une époque où même Laurent Ruquier ou Laurence Boccolini m’ont fait rire. D’accord je n’avais que 6 ans mais bon, ils remplissaient leur rôle. Pierre Desproges et Guy Bedos eux, j’ai apprécié leur humour pour autre chose, la beauté de leur cynisme, le vitriol de leur propos qui faisaient tant honneur à Beaumarchais (Je me presse de rire de tout de peur d’être obligé(e) d’en pleurer). Même Guy Carlier a su m’amuser.

Et puis vinrent Stéphane Guillon et Didier Porte. Parce qu’ils s’intégraient à une équipe que l’on sentait encore soudée, car Nicolas Demorand savait transformer nos oreilles en papilles avides, également puisque l’époque l’exigeait. On n’avait plus que ça, deux minutes trente par jour pour tenir.

Pour tout cela j’ai fait confiance jusqu’au dernier moment à Philippe Val pour avoir la présence d’esprit de conserver ces électrons libres, agitateurs de particules élémentaires. Je me disais “Val fait des conneries, comme tout le monde, mais il n’est pas demeuré, il voit bien où est son intérêt.”

Cette répudiation de deux fantassins au royaume des bouffons (dans l’acceptation 9-3 du terme si vous voyez où je veux en venir) m’a fait un éléctrochoc.

Je crois tout simplement que je vis mon premier divorce. Des séparations ça j’en ai vécu plein, sans vraiment de problèmes d’ailleurs. Mais là c’est brutal, stupide, méchant et incohérent.

L’incohérence.

Voilà le terme qui sied à France Inter.

Comment peut-on être assez incohérent pour avoir, comme J-L Hees, défendu bec et ongles des humoristes en tant que Directeur et s’en débarrasser avec toutes les marques d’inélégance et de bassesse d’un exécutant écervelé ?

Pas la peine de s’énerver. S’indigner oui.

Dans le droit, lors d’une séparation, il ont ajouté le mot “amiable”. Il existe même des divorces à l’amiable maintenant. Mais pour moi divorce est un mot plus rude et plus puissant. Celui qu’on emploie lorsqu’on ne peut pas trouver de terrain d’entente.

Alors France Inter, Je suis venue te dire que je t’aimais mais que je m’en vais aussi. Pour longtemps.

Demain, mon poste de radio sera en berne,

dans deux jours je résisterai de tout mon corps pour ne pas tourner le bouton,

dans trois jours je chercherai en vain un substitut (en vain oui, car comme Stéphane Guillon l’a déclaré au Grand Journal, c’était Inter ou rien),

dans quatre jours je n’aurai pas oublié, rien, et ça n’ira pas mieux, du tout,

dans cinq jours j’aurai des envies de meurtres, je fantasmerai des accidents de voitures, des catastrophes naturelles.

Dans une semaine et pendant les mois qui suivront, j’inventerai de nouveaux concepts, des émissions d’un autre genre, des programmes qui tiennent la route et donnent envie.

Mais pas pour toi radio chérie.

Pour une autre.

Et j’espère que tu auras mal, pas juste de me voir partir moi – tu t’en balances je le sais, je suis trop jeune pour t’intéresser, trop femme pour être digne d’intérêt, trop humaine et honnête pour que tu me prennes au piège – mais tous ceux qui se sentent dépossédés et trahis.

J’espère que tu pleureras et demanderas pardon, pardon que personne te t’accordera. Je ne suis pas chrétienne, je ne tendrai pas la main. Que tu te rendras à l’évidence : tu as vieillis. Difforme, tu sues la laideur, bouffie par les erreurs.

J’espère que tu te rendras encore plus minable et pitoyable aux yeux de tous.

Parce que si tu fais ça, alors il restera quelque chose chose en toi d’humain après tout.

Violette R.O.L.L.

A lire également, une réaction moins passionnée mais tout aussi intéressante : France Inter, la fin d’une époque

3 comments on “INTER-minables”

  1. Je suis totalement d’accord avec toi c’est juste incroyablement débile et symptomatique de cette époque de merde que l’on vit où finalement on veut nous faire croire que l’on a encore des choix qui sont dictés par une vraie volonté personnelle. Tout cela est bien politique soyons en assurés et je trouve dommage que l’on congédie les seules personnes qui par leur humour (certes acide) ont la justesse de pointer là où ça fait mal. Dans tout ce tas de conneries que l’on entend à longueur de journée ils incarnent pour moi cette petite lueur de lucidité que l’on perd parfois à force d’ingérer une bouillie sans prise de position.
    Je suis outrée, déçue.

  2. [...] de François Morel conclut de manière remarquable cette semaine un peu folle. À la manière de Violette, il évoque France Inter comme « [sa] radio », celle de son enfance, celle [...]

  3. Je me reconnais bien dans ce portrait. Francaise habitant a l’etranger, j’avais avec bonheur retrouvé France Inter grace a internet. Mais maintenant quelle est l’alternative ? Des idées ?


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