BACHAR MAR KHALIFE – Oil Slick

Artiste libanais / Electro projet / Infiné

Dans la famille Khalifé on connaissait Marcel, le père à la douceur créative, on était resté subjugué par la dextérité du frère Rami dans sa participation au projet Aufgang, mais on n’avait pas vu venir ce petit frère… et on n’aurait pas parié sur autant de qualité.

Signé chez Infiné (tout comme Aufgang) Bachar Mar Khalifé a plusieurs invités, dont Aymeric Westrich et Rami Khalifé. Album pistonné ? Certainement pas. Six titres seulement, concentré ultime de qualité, matière brute et évolutive à travailler à jamais. Dès les premiers accords on se fait surprendre par la violence des orchestrations. Quelque chose qui nait au fond des tripes pour se répandre dans chacune de vos veinules, propulsé par les tressautements des battements de votre cœur. Une marée noire. Liquide visqueux qui vous embourbe pour ne jamais vous lâcher. Ce qui s’apparentait à une simple comptine enfantine devient en un clin d’œil une éprouvante machine émotionnelle.

On n’est beau que s’il existe le laid, on n’est intelligent que si des imbéciles s’expriment, on n’est doux que si l’on connait la violence, on sait reconnaitre une belle âme lorsqu’on s’est frotté à des raclures monstrueuses. Cet album fonctionne de la même manière, soufflant le chaud et le froid, alternant passages rapides et plus lents. Mélangeant en permanence sonorités classiques (piano, batterie, voix, cuivres) mâtinées de traditionnel libanais et rehaussé d’électronique, le résultat oscille entre jazz et minimal, passant par la pop.

Si ce disque est très structuré, il n’en reste pas moins spontané. On ne ressent pas un disque travaillé pendant des années mais une idée mûrement réfléchie et splendide en quelques prises lorsqu’il a été enregistré.

Laisser les émotions sourdre d’elles-mêmes.

Des douleurs et des colères dans leur expression la plus sobre lorsque sont énumérés un à un les prisonniers politiques libanais ; une prise de position forte en choisissant de chanter une douce comptine en duo avec la chanteuse palestinienne Lita Jana.  Never to forget / Never to forgive.

La pièce maîtresse a donné son titre à l’opus. Oil Slick est une bile qu’il est sain d’exprimer. Chaque mot, chaque note jouée, chaque rythme donné est ici à la fois une entité indépendante d’une violence redoutable et fait partie d’un ensemble d’une beauté fascinante. Une sorte de syndrome de Stockholm schizophrène (Tu me Dégoûtes – Enlever le goût – Ordure – Sac à merde – Minable – misérable – inconscient qui n’a pas de conscience, qui provoque le mal autour et en lui – même malgré lui), un monologue de rejet de soi et de tout ce qui nous entoure, être son propre bourreau, plus la peine est lourde, plus on l’aime (Je m’en veux terriblement. Elle m’en veut, je m’en veux, je m’en veux parce qu’elle m’en veut, parce que je n’ai pas le droit qu’elle m’en veuille, ça ne se fait pas… je m’en veux qu’elle m’en veuille). Durant les sept premières minutes, le piano n’est plus qu’une seule boucle, fil rouge, la batterie lui emboite le pas et les phrases électroniques font de brèves incursions dans ce récit.

Certaines familles doivent être décidément douées pour avoir du talent. Si les productions de Khalifé père et celle de Rami sont ambitieuses et de haute qualité, Bachar Mar Khalifé possède résolument comme une aura supplémentaire et une créativité bouillonnante qui font de son disque un opus indispensable. Matière à remixes, outil de méditation et de réflexion, objet de contestation, par-dessus tout splendide transposition musicale de ce qu’est une marée noire : un désastre d’une incroyable cruauté qui est également diaboliquement beau et qu’on voudrait contempler à jamais.

Sortie le 27 septembre, Myspace (qui n’est pas représentatif du sublime de l’œuvre)

En écoute : Distance – Bachar Mar Khalifé in Oil Slick

Chronique à retrouver sur Le Hiboo

6 comments on “BACHAR MAR KHALIFE – Oil Slick”

  1. Bachar est un artiste attachant, aux multiples talents.
    Si Distance n’est pas représentatif de l’album, votre article l’est – magnifiquement !
    Oui, Oil Slick est un disque splendide. Profond et d’une sensibilité à fleur de peau, il bouscule tout en provoquant une douce addiction.
    Mais non, une marée noire n’est pas un beau spectacle. Il me dégoûte et j’aimerais ne plus jamais le revoir sur nos côtes.

  2. Marie-France, je partage votre avis sur les désastres que peuvent causer une marée noire,
    ayant grandi en Bretagne je me souviens bien de l’Erika…
    Il n’empêche que cela a quelque chose de fascinant, je vous invite à regarder ce portfolio sublime consacré au dernier massacre sur les côtes mexicaines et américaines :
    http://www.boston.com/bigpicture/2010/05/disaster_unfolds_slowly_in_the.html
    Et merci pour tous ces compliments qui me vont droit au coeur !
    Bien à vous…

  3. Je l’ai toujours pas écouté depuis le temps, faut que je m’y mette. Il était vraiment bien cet article sinon.

  4. Merci Benjamin,
    Oui il faut écouter ce disque, il va monter de lui-même dans un certain classement :)

  5. Il est très bien cet album merci pour la découverte ;)

  6. c’est bizarre mon ange … cette marée là serait dans mon âme ?


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