ÂM @ La Villette

22e promotion du Centre National des Arts du Cirque / La Villette / du 19 janvier au 13 février 2011

Au bout de 22 ans, le CNAC a fini par confier une promotion de ses élèves à un circassien. Stéphane Ricordel, sans tomber dans l’écueil du spécialiste perfectionniste, relève avec brio le défi de parvenir à proposer un spectacle riche et épuré, exigeant mais accessible.

Il y avait une fois Les Arts Sauts ou le collectif de disciplines volantes le plus novateur de son époque. But : s’envoyer en l’air, dans tous les sens du terme, avec esthétisme et poésie. Mais voilà, à repousser toujours plus loin les limites de la pesanteur,  un des Icare a fini par montrer son humanité et ne plus pouvoir remonter… Le déséquilibre a pris le pas sur l’équilibre. La chaise roulante a remplacé le trapèze. Les Arts Sauts ont pris fin avec Ola Kala (relevant de l’accumulation de performances plutôt que de l’art…) comme toutes les bonnes choses. Stéphane Ricordel a-t’il tiré une leçon de cet évènement ? Une chose est certaine, ce qu’il propose avec Âm redonne tout son sens et son respect à la notion d’individualité au sein d’un groupe.

Autre détail de taille, Stéphane Ricordel est assisté de Patrice Wojciechowski qui a expérimenté le Cirque du Soleil, multinationale circassienne où l’individualité est effacée, où l’artiste n’est plus qu’un pion remplaçable d’un contrat sur l’autre, lourdement fardé et enseveli sous des costumes complexes, où votre personnalité se fait happer, où vous finissez par perdre… votre âme. Dans cette 22e promotion, on trouve tous les gabarits : des fins, des costauds, des grands, des tout petits, des cheveux naturels ou colorés… dont chaque détail est mis en valeur par l’extrême sobriété des costumes aux couleurs neutres et matières naturelles (écru, noir et touches de rouge… en coton ou cuir).

Ils sont dix-neuf à prendre part à cette fable légère et pourtant ils sont seuls. Lorsqu’on pratique des disciplines d’équilibre comme dans Âm (corde volante, bascule, acrobatie, fil), on est à la fois seul et entouré. Seul lorsqu’on s’élance dans le vide, seul lorsqu’on exécute divers saltos vrillés, seul lorsqu’il faut rattraper un fil duquel on a glissé. Mais pour y parvenir, il faut pouvoir compter sur les autres, leur faire confiance pour qu’ils assurent le contrepoids de votre longe, confiance pour vous rattraper lorsque vous sautez sur leurs épaules… Vous connaissez vos limites tout en connaissant les leurs. Les élèves confiés à S. Ricordel et P. Wojciechowski ont, plus que jamais, besoin d’intégrer ces notions d’humanité. Ils doivent savoir dire stop pour ne pas se perdre ou s’abîmer, pour ne pas y laisser leur santé. Cela donne de splendides moments en groupes où chacun est là pour l’autre, comme cette traversée des funambules sur une corde retenue par l’unique force de leurs acolytes. Chacun donne de son corps pour ne pas les laisser tomber (au sens littéral). Sans les autres, rien de possible. De même, lors du dernier numéro de mat chinois, la svelte silhouette perchée remet sa vie entre les bras des autres qui en tiennent la base et veillent sur elle. Et, aux furtifs sourires illuminant leurs visages, on comprend que l’entente est parfaite, entre soulagement (d’avoir pu leur faire confiance) et fierté (d’avoir su leur faire confiance).

Ici on insiste moins que dans les promotions précédentes sur la réintroduction de la parole sur scène (aspect théâtral), l’accent étant plus sur le mime,  mais la danse y a toute son importance. Les tableaux collectifs sont particulièrement réussis, ce qui avait disparu depuis plusieurs années (les passages de danse étaient devenus des éléments exécutés en petits comités).

Par-dessus tout, la mise en scène n’avait pas été aussi belle depuis trop longtemps. Par un système de large bascule en bois et métal, non seulement très esthétique, mais ludique et ingénieux, la piste et les portiques s’enrichissent d’un espace intermédiaire mouvant, offrant des jeux de niveaux à l’infini et des créations extrêmement drôles, comme cette descente à ski suivie d’un tango en chaussures rigides (bluffant). Si tous les décors ne sont pas exploités au maximum, l’épure y est si simple qu’on oublie de s’ennuyer. La bande-son est à l’image du reste : bien que manquant légèrement de cassure de rythmes, les standards de jazz et classiques d’opéra laissent respirer chacun des numéros et révèlent les qualités de ces joyaux en développement.

 

La fable d’Âm est un havre de paix au milieu du rythme citadin effréné. Un espace de respiration où de jeunes artistes apprennent à prendre le temps de construire une carrière solide, parcours essentiel trop souvent négligé. C’est incroyablement agréable à expérimenter. On ne peux que féliciter le CNAC d’avoir choisi Stéphane Ricordel pour se prêter à ce difficile exercice. A voir.

 

Je dédie cette chronique à C. charmante pré-ado, dont l’intelligence et la finesse d’analyse m’ont laissée admirative et qui a gagné le droit de m’accompagner autant qu’elle le voudra ;)

© photo Philippe Cibille – Conception graphique Jeanne Roualet – maquette Marie Victoroff

One comment on “ÂM @ La Villette”

  1. C te remercie :) )
    #touchée


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