PARADES & CHANGES, Replay in Expansion @ Grande Halle de La Villette

Danse, cirque / Anne Collod & guests / Re-création

Originellement crée par Anna Halprin en 1965 puis interdite aux Etats-Unis pendant une vingtaine d’années, les « parades » sont remises au goût du jour par Anne Collod pour six danseurs et quatre circassiens. Une réinterprétation ingénieuse d’une pièce onirique qui fait se sentir tout puissant…

Lorsqu’on prend place dans la salle de la Grande Halle de La Villette, on ne pense pas être assis au milieu des artistes du spectacle. Dix personnes de nationalités diverses qui très vite se mettent à énumérer des souvenirs ou des histoires rocambolesques dans différentes langues. Le premier acte de la pièce aura donc été de sortir du cadre conventionnel de la scène pour investir tous les espaces, y compris l’extérieur de la salle (ce que l’on suit à l’aide de deux caméras). Bientôt ces bribes de mémoires se muent en allégorie du temps qui passe, un voyage dans les étapes clés de la construction d’un être humain. L’univers sonore nous plonge au cœur d’une multiplicité d’ambiances métalliques rappelant les manufactures.

Il y a d’abord ces allers-retours incessants suivant des parcours jonchés de détritus en tout genre. Dix lignes, dix chemins de vie semés d’embuches que chaque artiste s’attache au fur et à mesure à porter, donner à son voisin, enfiler partiellement, laisser sur le bas côté. Tuyau d’arrosage, panneau d’isolation, chaussure à talon, onnet de bain, escabeau… Le temps passe, les souvenirs se font et se font sans cesse, mais les êtres avancent malgré tout. Bientôt un tableau bariolé nous fait face et trois silhouettes se retrouvent chargées de l’intégralité de ce qui trainait sur scène. Boucs émissaires ? Archivistes porteurs de l’Histoire commune aux autres ? Ils se déplacent tels des guerriers japonais ou des monstres africains. Et soudain on ne peut s’empêcher de penser à Brigitte Fontaine et Turzi, Nous sommes des mutants, sur le chemin du temps

Très vite, d’un rideau en arrière-scène s’érige un échafaudage sur roulettes. Les petits humains s’essaient chacun leur tour à l’ascension de cette verticalité nouvelle. Au départ ils se cèdent la place poliment vers l’atteinte de ce sommet, mais très vite les rivalités émergentes. Des coups, des chutes. Les amas de chair dégringolent avec une souplesse à la fois horrifiante, splendide et fascinante. Ils sont des grains dans un sablier, on pourrait contempler ce spectacle macabre pendant des heures, confortablement engoncés dans nos sièges en position voyeuriste. On pense au travail de défi de l’équilibre permanent mené par Mathurin Bolze (cf. chronique). Lutte des classes, des idées, des parcours personnels… chacun toujours réduit à néant. On se sent Dieu tout puissant. Soudain, s’organise un ballet de lumières. Personne sur scène, une musique oppressante et des spots de toutes tailles qui s’éclairent à intensité variables et dans toutes les directions. L’humanité erre, nous cherche là-haut, là-bas, là-dessous… sans succès. Les divinités ne répondent pas.

Quand ils reviennent enfin, tous les acteurs du tableau sont habillés en costumes noirs à chemises blanches. On a gommé leurs particularités, ils rentrent dans le rang, petits soldats bien élevés. Mais au fur et à mesure, l’un retire qui une chaussure, qui une veste, qui un slip… mise à nu complète. Pas obscène, pas exhibitionniste, juste sincère. La mise à nu dans toute sa splendeur, la volonté de se laisser percer à jour, de laisser lire en soi. Mais ils se rhabillent ? Ils ne sont pas prêts à livrer leurs secrets ? Puis se dévoilant à nouveau et réenfilant leurs vêtements de façon cyclique… Ils pourraient stagner dans cette boucle là à jamais. Du papier kraft viendra tout changer. L’humain commence à le déchirer, s’y cacher, sy lover sur fond de britpop un brin kitsch à la Hair. Bientôt c’est une gigantesque mer de papier dans laquelle sont plongés nos protégés qui s’amusent dans une reposante mélodie de papier que l’on froisse, plisse, déchire. C’est bien plus doux que les chants des baleines ou des oiseaux, plus intense qu’un vent dans les arbres, plus hypnotique qu’un pendule…

Et voilà que la comédie a suffisamment duré, les artistes se détournent de nous, supériorités ingrates et toujours plus exigeantes. Perspective sublime et angoissante, la complète longueur de la Grande Halle est dévoilée. Abritant leur nudité derrière leurs collections de papiers, les dix silhouettes se détournent, partant calmement vers l’horizon. Fin. Adieu futiles et éphémères idolâtries, les sociétés n’ont pas besoin de vos services pour y voir clair dans leurs existences…

Si dans votre vie on ne vous donne pas l’occasion de voir une pareille merveille, alors il ne vous reste qu’à vous faire locataire de l’Elysée car assurément, vous aurez tout raté.

Crédits illustrations : DR, Jérôme Petit

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