
DESIRS D’AILLEURS #1 : Fenêtres sur tours
By: Violette R.O.L.L. n'est jamais d'accord
Tags:Chine, Shanghai, souvenirs, voyage
Catégorie: Ce que je regarde
Aujourd’hui, inauguration d’une nouvelle série, des souvenirs de voyages en attendant les vacances… Chose rare sur ce site, je laisse la parole à un invité.
Pour ce premier épisode, un blogueur, un géographe, un parisien et bien d’autres choses encore. Bonne lecture !
Il était près de deux heures du matin lorsque les premiers souvenirs refirent surface, dans ce train transformé en boite de nuit entre Toulouse et Paris. Était-ce cette fenêtre façon cinémascope pliant le paysage et ses lumières nocturnes, ou bien une odeur oubliée soudain échappée d’un sac de randonnée rangé au dessus de lui, son esprit vagabond le projeta dans cette ville qu’il avait aimé cinq ans auparavant. Cette ville-monde, à la fois vieillarde, femme et enfant, Shanghai.
Sa mémoire taquine l’empêchait de retrouver à quoi ressemblait son arrivée à la gare, mais le voyage depuis Pékin restait imprimé durablement, particulièrement les mines à ciel ouvert dans ce qui avait jadis été des champs de blés. Il avait rejoint son hôtel grâce à l’un de ces taxis où les chauffeurs s’isolent dans des sortes de cages, transformant les indications de trajet, barrières de la langue et du plexiglas obligent, en confessions improvisées.
Il logeait près du Bund, cette artère vieille d’un siècle, bâtie le long du fleuve par les colons européens, symbole d’une époque depuis longtemps révolue et symptôme du temps présent, celui de la montée en puissance de l’Asie et des soubresauts du vieux continent. Fruit de cette histoire, il profitait d’une période de chômage pour parcourir le monde. Depuis sa chambre, son regard embrassait la skyline de Pudong, du ballet des vedettes sur le fleuve jusqu’aux errements des badaud sur la rive. A la fois télé-, kaléïdo- et micro-scope, la fenêtre-prisme lui permettait de naviguer à différentes échelles dans cet univers à la fois familier et totalement étranger.
Cette sensation s’était amplifiée le lendemain quand il avait fièrement entrepris l’ascension de la Perle de l’Asie. Autrefois plus haute tour-antenne du continent, elle continuait d’attirer touristes et vendeurs à la sauvette par sa taille et la débauche de lasers qui l’illuminaient, phare dans la nuit d’une ville qui ne dort pas. Du dernier étage, il avait admiré un espace sans fin habité par vingt-cinq millions d’âmes. Vertige ajouté à celui généré par le vide sous lui, comme un rêve imbriqué dans un autre. Il avait alors le sentiment de voir le futur au présent, comme une vision de l’avenir de ce monde en croissance exponentielle, exacte illustration du concept de ville dense.
Par la suite, il avait erré dans les rues-tentacules encombrées de vélos et scooters électriques jusqu’aux anciennes concessions françaises et anglaises. Quartier prisé des expatriés se comportant parfois comme d’anciens colons, fumant cigares, exhibant voitures de collections et enchaînant soirées privées. L’ensemble lui avait fait pensé à un îlot de luxe qui aurait suivi le même chemin que des usines textiles ou des unités de production industrielle. L’un des fruits de la salade au goût de mondialisation, avec un supplément délocalisation. Après tout, si les chaînes de montage s’exportaient, pourquoi les fêtes ne suivraient-elles pas la même voie ?
C’était la première fois qu’il saisissait aussi nettement la façon dont les choses évoluaient, comme si cette ville avait un effet de catalyseur sur ses connexions neuronales. Le décalage horaire et culturel quasi-permanents dans lequel il était plongé éveillaient ses sens. Les bruits des chantiers de constructions continuellement éveillés, fourmilières urbaines parcourues par des armées de travailleurs venus des campagnes, lui semblaient familiers à mesure que les jours s’écoulaient. Le vacarme des véhicules et le bourdonnement des climatiseurs lui faisaient atteindre une sorte de transe intérieure à mesure que l’exotisme s’effaçait. Il comprenait que la ville de demain se fabriquait en partie ici. Cela le rassurait et le paniquait à la fois, tel un clown grotesque, janus urbain.
« Gare Montparnasse, terminus de notre train » l’informa une voix numériquement suave. « Mince » songea-t’il alors, « il faut rallier la Gare de l’Est pour espérer rejoindre la transsibérien ».
d’Urbamédia, un site dont la renommée n’est plus un secret (Ah vous ne connaissiez pas ? alors rattrapez-vous !)
Crédits photos : Aurélien Michaud
Vous avez des souvenirs à raconter ? Court ou long, complexes ou non, drôles ou cauchemardesques, n’hésitez pas à envoyer vos suggestions !
Dans la même collection :
DESIRS D’AILLEURS #2 : Le bal du vent pire





