JACNO future @ Cité de la Musique

Days Off Festival / Concert Hommage / Chanson française / 30/06/2011

Le 6 juin sortait Jacno future, compilation en hommage à un artiste qui, comme beaucoup, connait les honneurs post-mortem. C’était encore le printemps fait de renaissances perpétuelles. Le 30 juin, nous sommes en été, Paris sue, ça empêche de pleurer, tant mieux, on n’est pas venu pour une oraison funèbre. Cette seule et unique date avec la grande majorité des artistes ayant participé au projet a comblé les espérances de l’au-delà jusqu’à l’infini. Pour l’ouverture de sa deuxième édition du Festival Days Off, la Cité de la Musique a frappé très fort…

Autour d’une coupe de champagne à l’occasion de la sortie du disque (cf. chronique), Jean-Charles de Castelbajac racontait avoir perdu son « frère choisi » à quelques mois d’intervalle de Malcolm McLaren. A l’automne 1976, le manager punk offrait au jeune dandy de partager l’affiche avec The Clash ou les Sex Pistols à Londres*, véritable lancement de sa carrière. En hiver 2009 ils ont tous deux ri une dernière fois avant de se laisser consumer par les ardeurs de leurs âtres. N’ayant pas pris la peine de nous dire qu’il s’en allait, les proches de Jacno ont décidé de dire au revoir proprement à l’homme/ami/fils/artiste/père/producteur/frère.

Problème, les uns connaissait Denis Quilliard, dandy aristo-chic de bonne famille, les autres se souvenaient de Jacno, intègre terrien « presque lunaire** » à l’humour sarcastique et la pudeur irrévérencieuse. Echu alors au vivant dans la même situation qui reste – JCDC a hébergé les New York Dolls pour Malcolm McLaren et conçu les costumes de scène retro flash Gordon pour Elli et Jacno à l’Olympia alors que sa propre famille a ignoré son métier jusqu’en 1998 lorsqu’il a habillé le Pape** – le devoir de raconter ces deux entités hermétiques l’une à l’autre habitant le même corps. En maître de cérémonie ce 30 juin, sa voix chargée d’émotion pose pour la dernière fois cette équation entre une famille classique et une carrière artistique. Le dénouement approche, ses interprètes vont laisser s’interpénétrer les deux personnalités.

La scène est soignée et épurée. Des panneaux lumineux rappellent ici des vitraux, là des tableaux de Mondrian, Château Marmont s’occupe des interludes musicaux entre chaque changement de plateau en mélangeant originaux et reprises de l’artiste qu’on célèbre. Un côté religio-culturel agréable en somme. Est-ce par pudeur ou par service minimum, certains s’en tiennent au disque. Avec brio mais sans éclat, on note donc que Chiara Mastroiani est vraiment jolie, que Benjamin Biolay a une sacrée voix et gueule, que Thomas Dutronc ressemble chaque jour un peu plus à son père, qu’Alex Beaupain & Fred Lo ont beau revenir deux fois ça reste lisse et qu’il est dommage que Christophe, Brigitte Fontaine et Arthur H n’aient finalement pas pu venir car ils auraient cassé la baraque aux côtés de ceux qui ont tout donné.

Dominique A avait proposé une reprise dans son coin, enregistré chaque instrument tout seul et tout envoyé tel quel. Alors ce soir là, on aurait pu penser qu’il n’allait plus savoir quoi faire de ses mains sur scène, n’ayant plus qu’un micro dont s’occuper. Il n’a fait que confirmer ce qu’on a toujours pensé (cf. chronique), son talent est grand et son charisme fait le reste. Chef d’un orchestre invisible et semblant avoir Jacno directement en face des yeux, il gesticule élégamment et déroule son amour. Je t’aime tant est la première image qu’il avait vu et entendu Elli & Jacno***, il vient de nous entrainer de l’autre côté du miroir…

Lorsque Miossec prend place en claudiquant, on ne sait, comme à chaque prestation du bonhomme (cf. chronique), pas trop sur quel pied on va danser. Reprenant J’ai Triste, titre probablement le plus violemment poignant de sincérité et simplicité que Jacno ait signé, le spécialiste des dépressions jouissives et des singularités normales a fait se reformer les Valentins pour l’occasion. Déjà rien que pour ça, chapeau. Dire adieu à un alter-égo de la douleur à fleur-de-peau valait cette peine. Le grain des voix à l’unisson, le déluge d’émotion qui submerge l’auditoire, le clapotis des accords apaisés de la guitare d’Edith Fambuena (qui a toujours autant de chien, qu’on se le dise) sont autant de raison d’aimer la pluie, d’oser pleurer ou d’être heureux.

Si Arthur H, s’était fait porter pâle le jour même (crise d’asthme), le père lui n’aurait pour rien manqué le Grand Goodbye. Jacques Higelin, l’éternel lunatique, autre facette de Jacno, a apporté ses lunettes du vieillissement et serre fort le portrait de son ami contre sa poitrine pour l’occasion. Les lunettes vont de pair avec des feuilles sur un pupitre. Jacot est venu raconter son Jacno à travers la lecture d’un texte qu’il a signé au printemps dernier****. Il n’a pas lu deux phrases que la chair de poule transforme déjà nos bras. Un ange passe dans la tignasse blanche, serait-il tombé du ciel ? Ecoutant religieusement, l’assemblée se sert pour se tenir plus chaud. Higelin butte sur les mots, trébuche dans les liaisons, flanque des raclées aux mots comme pour mieux accrocher à des aspérités celui qui lui manque « à jamais et pour toujours ». Puis il crache toute sa Mauvaise Humeur, expectore tous ses maux de sa voix charmeuse où l’on sent poindre la douleur franche, habilement orchestrée de quelques accords doux. Et [il] pleure, et [il] crie et [il] rit au pied d’une fleur des champs, Égaré, insouciant dans l’âme du printemps, coeur battant, Coeur serré par la colère, par l’éphémère beauté de la vie.

Enfin, la soirée n’aurait pas été complète sans Etienne Daho. A l’image de celui qu’il admirait jusqu’à s’improviser tourneur pour organiser une date de concert à Rennes lorsqu’il n’était encore qu’étudiant, sous une salve nourrie d’applaudissements, il prend place au centre de la scène avec une pudique timidité. Derrière les panneaux lumineux se profile l’ombre d’une jeune femme, dont le nez, la cambrure de dos, la silhouette élancée et élégante rappellent l’Elli Medeiros du clip de Toi mon ToiT. Calypso Valois rejoint E. Daho pour une interprétation inattendue des Amoureux Solitaires. Contrairement à la version du disque, electro-rock, c’est un quatuor de cordes qui s’occupent des arrangements musicaux. Le décalage entre les voix claires délibérément mièvres orchestrées comme un conte de fées et le cynisme lancinant des paroles sont l’illustration même de l’éthique dandy-punk dans toute la noblesse du terme (avant la récupération marketing) que Jacno diffusa toute sa vie, fer de lance d’une génération qui se mettait en danger pour créer. Celui qui dormait « avec toujours un maximum de dix secondes de sommeil par nuit***** » peut reposer sur ses deux oreilles : sa fille est belle, n’a pas à craindre d’emprunter la voie musicale comme ses parents et est en âge d’assurer la relève. Son autre duo ce soir là avec Alexandre Chatelard en est d’ailleurs la confirmation. Elle sait s’entourer et resplendit plus que les losanges de son pull à paillettes.

En guise de conclusion, il fallait bien passer par la confrontation aux images. Du haut des immeubles en carrelage emblématiques d’une urbanisation de masse des années soixante-dix, Denis Quillard alias Jacno joue du synthé et de la batterie. Ça deviendra l’hymne de la génération Nesquick. Il est beau et jeune, a les cheveux dans le vent et ce petit air espiègle. Rectangle ou le meilleur apprentissage du dandysme. On n’était trop bien élevés pour avouer qu’on préférait le Van Houten sans sucre, que ce lapin horripilant en combinaison jaune nous tapait sur le système ou que, tant qu’à choisir entre deux chocolats édulcorés, le Banania restait meilleur. Mais il y avait cette bande-son à se damner. Jacno et ses formes géométriques aurait fait acheter et avaler n’importe quoi.

Après cette soirée classieuse, Jean-Charles de Castelbajac a offert à Mme Geneviève, mère du parti-trop-tôt,  « Denis-Denis », splendide portrait de Denis Jacno Quilliard. Afin qu’il ne fasse enfin plus qu’un pour tous. Alors, de toutes nos forces, avec tous nos cœurs à l’unisson, on l’imagine trônant dans le salon, entre l’arrière-grand père en pied et la photographie militaire d’un cousin. Assurément au-dessus de la cheminée, surveillant un feu de rage, de joie, d’insubordination et d’éducation, qui ne s’éteindra pas.

A jamais d’ailleurs et pour toujours ici. Classieux aurait-il dit…

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* Festival 100 Club de Londres, 21 septembre 1976.

** Jean-Charles de Castelbajac, lors de notre rencontre le 9 juin 2011.

*** Dominique A à propos de son premier souvenir musical de Jacno in Les Exclusifs FNAC, Jacno future, 2011, ed. Marque-pages.

**** Préface de Jacques Higelin et Etienne Daho in Les années JACNO, Stéphane Loisy, Pierre Mikaïloff, Jean-Eric Perrin, coll. Les géants de la chanson, ed. D. Carpentier, juin 2011.

***** Etienne Daho à propos de Jacno in Les Exclusifs FNAC, Jacno future, 2011, ed. Marque-pages.

2 comments on “JACNO future @ Cité de la Musique”

  1. Chouette billet !

  2. Terrible! Félicitations! J’y étais, j’approuve à 100%!


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