Une semaine de Workshop Infiné @ La Carrière du Normandoux

Une soirée de concerts c’est bien, un mini-festival dans le Festival c’est mieux. Pour la programmation électronique des Soirs d’Eté, le label Infiné avait l’honneur de bénéficier d’une carte presque blanche pour faire découvrir toute la musique qu’ils aiment aux oreilles exigeantes et avides de musiques amplifiées…

16/08 : déclenchement des hostilités

On ne peut pas vous raconter la cuisine mexicaine de Murcof puisqu’il n’y avait déjà plus rien à manger à notre arrivée (ça sentait bon le chocolat, le piment et la coriandre en tout cas). Mais on peut affirmer que PomPomBoy, Gordon Shumway et Möggli ont habilement fait honneur à la soirée en reprenant les platines des mains de Mira Calix, qui a probablement beaucoup de talents mais pas celui de Dj, proposant des attentats sonores aux relents prononcés de David Guetta. Elle le reconnaitra d’ailleurs sans détour, préférant regarder très attentivement le travail de ses collègues…

17/08 : préparation mentale au combat

Sylvain Chauveau est l’un des acolytes du projet Arandel (cf. chronique de InD). Touche à tout, bidouilleur de sons, gratouilleur d’instruments, chiffonneur de partitions, il est entouré de plusieurs instruments dans des positions inhabituelles. Tel un chirurgien, il farfouille le fond d’une guitare immobilisée sur la table, il joue des marteaux sur les genoux d’une cloche en fonte ou chantonne en anglais comme pour dompter les micros qui l’entourent. Mais son travail, trop calme et aux progressions trop lentes, s’apparente à une bande-son d’accompagnement d’un film ou de samples qu’on aurait oublié de diffuser.

Ce goût d’inachevé profitera deux fois plus à la belle Mimu, qui a elle aussi collaboré à l’aventure Arandel (cf. chronique du concert au Batofar). Cette autrichienne dont la voix laisse systématiquement l’assistance béate d’admiration, livre un univers entre folk rétro et pop surannée, fait de petites histoires inspirées de faits divers ou de vécu personnel. Lorsqu’elle reprend dans une version voix-violoncelle, le Dear and Foxes qu’elle avait réalisé en featuring électro avec Clara Moto, on reste hypnotisé et notre libre arbitre atteint un niveau aussi drastiquement bas que celui de l’eau de la Carrière. Elle nous demanderait de l’épouser dans la minute qu’on dirait oui juste pour l’entendre composer de « nouveaux titres dans ses toilettes en lisant le journal ». Pas moins de quatre rappels, une ovation et un parterre de prétendants aux petits soins pour elle pour le restant de la soirée, assurément la princesse de la soirée et la reine en devenir de nombreuses scènes à venir.

Le temps de se remettre de la claque émotionnelle et Anna Meredith s’est installée aux platines, avec en arrière plan, un kitschissime cheval rose au galop dans les vagues… On va rire. Après deux coupures de jus en pleine montée électro (après des introductions longues, ce qui était doublement rageant), Anna fait le silence entre chaque morceau tant son univers est décousu et ses mélodies multidirectionnelles. Entre cornemuse écossaise, héritage drum&bass, néo-punk assagie qui pique Ellen Allien en douce ou variété internationale, on ne sait pas sur quel pied danser et on reste décontenancé. Elle n’est pas (pas encore ?) signée chez Warp mais on croirait entendre l’évolution du label des dix dernières années.

Surprise, la blondinette Möggli prenait les manettes pour fermer une soirée d’immersion progressive dans des sonorités techno-house, proposant un mixe deep où transparaissait ça et là des références au label à l’honneur, comme le Speechless libidineux de Carl Craig sur le dernier album d’Agoria (cf. chronique d’Impermanence) qui trouvait ce soir en écho une chorale improvisée reprenant La Javanaise de S.Gainsbourg.

18/08 L’assaut

Dès les premiers accords de piano, on saisit que Manvoy de Saint-Sadrill va placer haut la barre de la qualité de la soirée. Jeune homme discret et attentif aux concerts des jours précédents, on reste surpris et charmé par le décalage entre la voix et le corps de l’artiste, qui rappelle en cela le troublant et presque mutant Nosfell. Accompagné de Camille Durieux au piano, sa pop est chic et soignée. Les textes essentiellement en anglais, gagneraient à être dans la langue de Molière. Rejoint pour le dernier titre par le batteur de Mimu, le résultat est encore plus intéressant. Son côté écorché doublé d’un pince-sans-rire, les mélodies douces mais poignantes, on ne s’attendait pas à prendre autant de plaisir. Un artiste à surveiller dans les années à venir.

La surprise passée, les tympans en alerte, on percute une seconde rafale inattendue. Le mexicain Cubenx et le parisien Fraction ont mijoté des boucles électroniques depuis quatre jours. Chacun pris séparément c’est d’ordinaire déjà super, alors l’alliance des deux pétille comme jamais. Des visuels circulaires, projetés à la fois au fond de la carrière et entre les deux artistes, habillent avec classe les riffs de guitares, samples pleins de rondeurs et voix vocodées. Ils ont l’air d’avoir répété ensemble toute leur vie et on est tenté d’aller acheter leur album. Ah mais c’est vrai ils n’en ont pas ! Manvoy de St Sandrill, qui avait aussi joué quelques parties de saxophone la veille pour Mimu, rejoint les deux compères pour quelques featuring. Ce jeu de chaises musicales entre les artistes, ces surgissements lorsqu’on ne les attend pas, sont autant de délicates stupéfactions pour nos oreilles.

Jamais deux sans trois, la palme de jouissance de la soirée revient au featuring de Scalde à la flute traversière sur les nappes de Rone. Après brillé par son absence sur le programme, il revient là où l’on ne le soupçonnait pas. Erwan Castex n’en finit pas de faire des progrès et ses sets sont de plus en plus jubilatoires, l’artiste n’hésitant pas à entrer directement dans le vif du sujet avec son nouveau maxi So So So. La piste de danse s’emballe, le public et le dj sont en communication directe, une grande complicité règne à mesure que les titres défilent, toujours plus finement ciselés. Passage obligé, les tubes du premier opus sont bien là aussi, la chaleur monte vraiment et l’on aimerait pouvoir rester collé au vent collé au vent collé au vent. Il n’y a décidément pas de concessions avec la vie…

19/08 Pardon, paix, délivrance

Avant de rejoindre les loges pour se préparer, Bachar Mar Khalifé a commandé un « Rhum au punch ».  Puis, son heure venue, il est resté en survêtement de molleton, l’habit ne fait pas le moine. Calmement, le regard déterminé, il a pris place dans l’arène d’instruments, à l’extrême coin du tabouret de velours, faisant face au piano et est resté plusieurs longues minutes à le regarder. Puis il a plaqué les premiers accords et nos âmes se sont mises au garde-à-vous.

Cris du corps, cris du cœur. Bachar MK est seul, gère tout, de la rythmique aux claviers, en passant par l’envoi de boucles et le chant. Sa main droite court sur le contact froid des touches du piano pendant que la gauche se réchauffe en plaquant des accords sur le synthé ; le pied droit joue sur la pédale de sourdine pendant que la gauche s’adonne à des effets d’organiste.

Naufrage des animosités. L’artiste chante en libanais, un arabe doux comme la brise marine dans les oliviers au milieu des ruines de Jbaïl, aussi franc que le regard bienveillant de ses yeux noirs. Il sample sa voix et c’est bientôt un chant à quatre qui s’élève, avec la pureté d’un chant liturgique. Difficile de traduire l’émotion qui s’en dégage lorsque s’y ajoute en prime la splendeur des calcaires de la Carrière dont même la faune semble attentive à cet homme.

Cerise sur le gâteau, Murcof le rejoint pour une romance sans paroles d’Oil Slick. Les quatre notes de filigrane répétées inlassablement commencent de nous hypnotiser.  Les cymbales résonnent comme le trot des chevaux d’apparat sur les pavés, Bachar a remplacé les textes cinglants par des bruitages de mandibules d’arachnides en pleine parade nuptiale. Murcof fait résonner des ambulances, des battements de cœurs, des bruits sourds. Bourdonnement d’une mégapole au loin, on se fait happer par ce vide. Là, au milieu de la campagne, les angoisses citadines rappliquent. Sauf que. L’artiste guide la catharsis. Il faut laisser l’émotion venir, nous envahir sans nous submerger. On la connaît, on est prévenu, on sait l’affronter. Chacun lutte contre soi-même. Les chevaux passent au trot monté, la cadence s’accélère mais on tient bon. Et soudain la délivrance, une énorme bulle vient d’exploser et n’en fini pas de se dégonfler. La baudruche expie douleurs et torpeurs.  Le silence est d’or, sacral, sacré. La pluie d’applaudissements qui suit sonne le retour de la paix.

Alors qu’on se remet de ce qui vient de se passer, toujours muet d’admiration, nous revient chaque détail d’Incendies. Ces images qui nous hantent depuis des mois, jamais on n’a trouvé les mots pour les décrire avec justesse. Probablement le plus beau film sur le pardon qu’on ait vu, Bachar Mar Khalifé vient d’en faire la traduction musicale.

Le set de Murcof est un songe éveillé. La Carrière a été sonorisée pour l’occasion et des mélopées aux influences multiples, allant du baroque classique aux orients modernes, s’élèvent de partout.  Sous ce ciel d’été, où l’eau commence cruellement à manquer, l’artiste convoque la pluie, boucles rondes et liquides, ode à la douce pluie d’été dont on ressort comblé et sec. Ce n’était qu’un rève…

Voilà, à beaucoup de choses près, à quoi ressemblait une semaine de pépites Infiné. Un label dont la ligne électronique est toujours bien présente mais en filigrane plutôt que seulement de manière frontale. Fine ouïe, on pourrait déplorer l’absence des frères Spitzer qui auraient parfait le dj-ing de fin de soirée parfois un peu aléatoire. Mais assurément, ils seront la tête d’affiche d’un Soir d’été de la prochaine édition ;-)

Crédits photos : Arnaud Thomas 

One comment on “Une semaine de Workshop Infiné @ La Carrière du Normandoux”

  1. Un style plaisant pour un évènement atypique!
    Un certain Erwan m’avait dit le plus grand bien du concept du Workshop en début de semaine, il ne s’était pas surement pas trompé…
    On salive tous déjà d’avance pour la suite et la fin du reportage.

    Support,

    Signé “Who’s who” (mais inutile de se présenter puisque j’ai déjà posé ma plume quelques fois ici)


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