Violette R.O.L.L. n'est jamais d'accord

Archive pour la catégorie ‘Ce que je lis’

SERGE : nouvelle presse musicale ?

In Ce que je lis on octobre 8, 2010 at 8:30

Dirigé par Didier Varrod et Patrice Bardot, on nous en rabattait les oreilles depuis un moment. Serge est enfin arrivé. Comme le messie, il doit incarner un renouveau de la presse musicale.

Y’a du boulot.

En somme ils ont une large marge de manœuvre pour faire mieux ou moins pire que le reste des magazines. Alors c’est parti, on tend un billet bleu-gris au kiosquier, on rentre à la maison et on décide de dévorer l’animal au petit matin.

A la vue de la couverture Noir-blanc-jaune mettant en avant Camélia Jordana on pâlit autant que le papier glacé : se seraient-ils payé notre tête ? Ne regardant pas la télévision, je ne connais le nom de Camélia Jordana que pour une mauvaise raison : elle m’irrite les yeux assez régulièrement en faisant la une de journaux racoleurs, affublée d’un macaron Nouvelle Star dont je n’ai cure. Un magazine vantant les sous-produits de la déchéance musicale française, ce n’est pas comme si on en manquait.

Second titre ? Zazie, c’est encore pire. Puis Beth Ditto, pourquoi pas ; Alain Chamfort, on craint le pire ; Jeanne Cherhal, on l’a déjà assaisonnée (cf. chronique) ; Alex Baupain, il va encore nous saouler avec ses navrantes chansons d’amour ; Damien Saez et Raphael, on respecte les hommes sans estimer leur musique…

Donc c’est très mal barré.

Et pourtant. Il suffit de lire le sommaire pour se dire que plein de bonnes choses nous attendent : Dominique A, Arnaud Fleurent-Didier Jacques Higelin, Brune ou Bertrand Belin sont là aussi. Même Joe Dassin dis donc.

Serge, c’est évidemment Gainsbourg, comme le souligne l’édito cosigné des deux rédac-chefs. C’est aussi toute l’esthétique qui va avec. Les pantalons cigarettes, les petites ballerines Repetto, l’eau qui sent bon le frais, la sueur et le mâle musqué. Entre littérature soutenue (esthétique rédactionnelle) et magazine à feuilleter au comptoir (mise en page et choix des publicités), aussi raffiné (Bertrand Belin) qu’accessible (Zazie), autant populaire (par la pluralité des artistes traités ici) qu’élitiste (par les quelques artistes qui appartiennent à des niches musicales restreintes).

A la lecture ce Serge se révèle être une véritable popeline. C’est doux, soigné, chic, intelligent, intéressant, concis… et remarquablement humble malgré tout. Les collaborateurs sont dans l’ensemble plutôt dotés de capacités rédactionnelles et photographiques à la hauteur de ce qu’on attendait. Les articles signés Morel ou Varrod sont particulièrement émouvants. Il y a maintenant quelques mois, France Inter sombrait lamentablement du fait d’une grille au rabais et de choix de licenciements navrants (cf. chronique). Avec ce revirement d’antenne, une partie de son âme s’en est allée. Les articles de Serge respirent ce côté perdu. Lorsqu’on lit Serge et qu’on aime le média radiophonique, on entend ces voix. Elles nous parlent, nous bercent, nous consolent, nous font rire. Plonger une heure dans Serge, c’est entendre une heure une radio disparue (qui reviendra peut-être au prochain remaniement d’antenne qui sait ?).

Et il y a surtout ce pari un peu fou qu’il faut remporter : Sers-je ? Ce bimensuel apporte t’il quoi que ce soit dans le panel de lectures musicales proposées aux kiosques ? Dès la première chronique, François Morel s’occupe de mener bataille pour y veiller. La presse musicale ne doit pas se résumer à un galimatias vernaculaire, pas plus qu’être un réquisitoire Hugolien. La chanson française dont il est question ici n’a jamais été faite pour être décortiquée et étudiée par la lorgnette mais bien pour évoquer des histoires dès les premiers accords. Et le traitement des artistes s’y plie parfaitement. Jeanne Cherhal est réduite à l’expression de son réfrigérateur, Arno est invité à parler de bouffe plutôt que de son dernier (très inégal) opus, Higelin entame un blind-test, Dominique A couche quelques souvenirs de tournée. Il y a un côté réhabilitation de jeux désuets. Et l’attitude et le vocabulaire qui vont avec. Polisson avec Chamfort au pieu, futile avec les objets fétiches de Tété, drôle avec l’horoscope musical de Madame Bréguet… Sans langue de bois ni logiques économiques de copinages ? Cela reste à démontrer sur plusieurs numéros mais on semble loin des accords publi-communiqués des Inrocks ou R&F.

Serge, prénom rétro un brin vieillot. A lire en société autant que dans le métro. Bienvenue et longue vie l’ami.

www.sergemagazine.fr

Violette R.O.L.L. en V.D.I.

In Ce que je lis, Ce qui m'émeut on avril 14, 2010 at 10:19

Une fois n’est pas coutume, je vous recommande chaudement la lecture de ce magazine trimestriel.

Standard est beau (mais pas beauf),

Standard est jeune (mais pas jeune et con),

Standard est poli (mais pas politiquement correct).

Et puis, vous l’aurez (peut-être) remarqué, je ne suis pas en grande forme rédactionnellement parlant ces derniers temps : Les Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes et Violette sont en VDI (Vacances à Durée Indéterminée), le temps de se reposer, respirer, faire de nouvelles rencontres et découvertes, panser leurs plaies, reprendre leurs esprits avant de foncer de nouveau tête en avant.

Alors si vous aim(i)ez les R.O.L.L., en attendant leur retour, vous retrouverez une petite partie d’elles dans Standard Magazine, puisque certains articles sont parfois signés… Mauve L.

Je ne vais pas vous faire le coup du beauf-attitude “ce n’est qu’un aurevoir” ni risquer de tomber dans le sentimentalisme qui est vraiment désuet ces temps-ci.

L’idée est plus chic que ça, je veux vous quitter pour mieux vous retrouver. Car même si “c’est écrire qui est le véritable plaisir, [et qu']être lu n’est qu’un plaisir superficiel” (V. Woolf), j’ai (aussi) besoin de vous pour sentir ma plume vivre et me sentir vivante.

Peut-être reviendrais-je vite ? Avec les “peut-être” c’est comme avec les “si”, on peut ré-imaginer Paris, la vie et ses envies, pourquoi pas un blog aussi…

Avec toute mon affection, votre dévouée V.

Politique – Adam Thirlwell

In Ce que je lis on mars 1, 2010 at 8:48

Auteur anglais / Essai romancé / Sociologie sexuelle / Editions de l’Olivier

Comment et pourquoi expérimente-t’on une relation amoureuse/sexuelle à trois ? Adam Thirlwell répond avec humour, sobriété et technicité à la question… ou tente d’y répondre. Un livre essai foutraque sur l’insaisissable complexité de la nature humaine et des expériences qu’elle nous pousse à tenter. Révision complète des modèles mathématiques ensemble…

Il était une fois Nana et Moshe, un couple hétérosexuel dont les aventures sexuelles n’avaient rien de rocambolesque. Il était une fois une meilleure amie de Nana, Anjali, homosexuelle accomplie qui rêvait de Nana. Et puis un jour, Nana propose à Anjali d’avoir la clé de l’appartement et de partager leur lit. Voilà une manière comme une autre de commencer une relation à trois. Même si jusque là ça n’en est pas une (mais bien deux histoires de binômes). L’auteur /  narrateur à la fois omniscient et faisant des incursions dans le récit, tente d’analyser la situation, de nous expliquer les tenants et aboutissants de chaque choix qui se présentent aux trois protagonistes de l’histoire, nous donnant à la fois de la matière pour tirer quelques conclusions et rien pour se forger son avis sur la question.

D’un couple hétérosexuel, on passe à deux couples (l’un hétéro l’autre homo) puis à une relation à trois. L’amour à trois n’est ni chose aisée, ni chose naturelle. Elle résulte ici d’une envie de de chacun de faire plaisir à l’autre : Nana qui est une médiocre amante offre l’avenante Anjali à Moshe, Moshe laisse Anjali s’occuper de sa copine car il croit que c’est qui fait plaisir à Nana, Anjali pense que coucher avec Moshe fera plaisir à Nana. Au bout du compte personne ne se trouve complètement épanoui. Qu’est-ce qu’une relation amoureuse et ce trio est il marqué par l’Amour ? Les trois membres agissent par amour pour l’autre mais le résultat final de cette éqution est pourtant négatif… amour + amour + amour = désamour ?

Seconde question épineuse : comment dormir correctement à trois dans un lit ? 2 femmes et un homme, le consensus veut que l’homme dorme au milieu. Lorsqu’on modifie ce choix, des tensions naissent… Et d’ailleurs dort-on vraiment à trois dans un lit ? Non on se ferme les paupières et l’on est assez mal à l’aise, on ne se repose pas. 2 femmes + 1 homme = 3 lits ?

Troisième point important : chacun est consentant pour des séances à trois, cela inclut-il que les parties à deux sont aussi consenties ? Une relation à trois est-elle toujours constituée de trois protagonistes ou bien cela inclut-il trois relations à deux (Ajali et Nana, Nana et Moshe, Moshe et Anjali) ? 1 = 3 tensions ?

Moralité (car oui il y en a une) : A vouloir trop faire plaisir à chacun, on perd tout intérêt et épanouissement. A se montrer égoïste on peut être parfaitement heureux. L’égoïsme est parfois moral aussi. 1 + 1 + 1 = 1 (cqfd).

Ironie du sort, si l’on considère l’équation de l’extérieur (sans connaître les états d’âmes de nos sujets d’étude), on pense avoir là trois bêtes de sexes expertes et parfaitement épanouies qui forcent l’admiration. 3 = amour + 1 lit + respect. En sexe comme en politique, tout dépend du point de vue étudié.

Ni érotique voire porno-écoeurant comme Zones Humides (Charlotte Roche) ni essai sociologique argumenté, Adam Thirlwell signe avec Politique une projection possible d’un autre schéma du couple, de la vie de couple, du respect de l’autre dans le couple, dont on ressort avec autant d’interrogations qu’au départ sur le sujet en ayant passé un excellent moment entre les deux.

La Cité des Jarres – Arnaldur Indridason

In Ce que je lis on janvier 5, 2010 at 11:41

Auteur islandais / Roman policier / Traduction de Bourit

Ayant beaucoup aimé La Femme en vert, j’ai décidé de me plonger à nouveau dans les aventures de l’enquêteur Erlendur, ses problèmes d’identités et ses déboires en matière de relations humaines. Un roman qui n’a pas volé ses nombreuses récompenses littéraires tant l’intrigue et le ton du roman sont plaisants.

La Cité des Jarres a été écrite (et traduite) avant La femme en vert, on remonte donc en arrière mais cela ne pose pas le moindre problème, l’auteur rédigeant correctement ses romans, il prend à chaque fois soin de resituer les choses si nécessaire. Erlendur est toujours accompagné de ses deux fidèles inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg. Et ils vont mettre le nez dans une sordide histoire de « meurtre à l’islandaise », à savoir un crime baclé, sans raison évidente et dans un lieu crado.Le cynisme de l’auteur et de son personnage principal sont encore plus cinglants que dans l’opus suivant. Comme à chque fois, l’auteur prend soin d’insérer son récit dans l’histoire récente d’un pays qui fascine. Il est ici question du grand mythe qui voudrait que tous les Islandais aient vendu leur génôme à la science dans les années 90. Les islandais, de par l’insularité de leur Etat, ont un génôme considéré comme « pur », à savoir qu’on peut facilement établir des filiations et observer les mutations génétiques éventuelles, mais aussi définir les arborescences de maladies génétiques. Et être porteur ou non d’une anomalie dans l’ADN peut alors devenir source de révélation de sordides secrets de famille… Erlendur pénètre donc dans un univers glauque de rêglements de comptes à base de souffrance psychologique, avec la délicatesse qui le caractérise,celle d’un ours mal lêché.

Comme à chaque fois, le romancier retrace l’explosion urbaine de Reykjavik avec force de détails et l’on se figure bien l’ensemble (une fois qu’on y a mis les pied en vrai).Contrairement aux ouvrages d’Arto Paasilina, la narration ne semble pas issue d’un autre temps. L’auteur insiste notamment sur le fait que l’Islandais est une langue qui sera morte dans quelques siècles car la frange de la population la plus jeune ne s’exprime plus qu’en anglais ou presque. Erlendur est ainsi régulièrement en décalage avec Sigurdur Oli et Eva Lin, sa fille, qui truffent leurs discours d’expressions anglaises, parfaitement retranscrites par le traducteur.

Un bouquin plein d’humour, une intrigue pleine de rebondissements, à lire emmitouflé sous la couette, avant ou après La femme en vert.

LES ENFERS DU ROCK – Philippe Manœuvre

In Ce que je lis, Ce qui m'énerve on décembre 29, 2009 at 10:34

Editions Tana / Illustrations Marie Meier/ 2009

Quiconque me connaît bien sait que jamais je n’aurais délibérément acheté un livre de ce vieux schnoque de Philippe Manœuvre (pour des raisons que, par décence, je ne vais exposer ici). Donc la personne qui me faisait ce cadeau à Noël savait pertinemment qu’elle prenait un risque. C’est bien, j’aime les gens audacieux, alors du coup je l’ai lu le bouquin. Et bien, c’est comme dans la chanson « Non non rien a changé, tout a continué… ».

1)   Je comprends parfaitement qu’à la vue de la couverture, on ait envie d’acheter ce petit opus. Il est rouge et relié élégamment, quelques fioritures en lettres d’or achèvent de parfaire ce petit bijou. Plaisir des yeux, assurément, ça fera bien dans la bibliothèque (tant qu’on ne regarde pas qui l’a écrit). Une fois retiré le bandeau noir, Manœuvre n’est pas mentionné sur la couverture d’où le piège…

2)   Les illustrations signées Marie Meier sont plutôt soignées et pleines d’humour. Au moins si le bouquin est nul, vous pouvez regarder les images…

3)   Le sujet était plutôt intéressant. Que des groupes de rock aient accumulé les moments de loose intégrale au point qu’ils se mettent à croire en l’existence de forces maléfiques, pourquoi pas après tout. En revanche, en ce qui concerne les groupes retenus, ne vous attendez à rien d’original, c’est un vieux rabougri qui écrit donc sa vie s’est arrêté il y environ 30 trente ans et il ne perd pas une occasion de vous rappeler qu’après AC/DC et Jimmy Hendrix, point de salut. Evidemment ce vieux crouton ne vous file pas de sommaire, vous êtes censés connaître par cœur ses dadas. Le problème avec un exercice de style, c’est qu’il lui faut du style…

4)   Que dire du contenu à présent ? He bien c’est à l’image de son auteur : mal écrit, grammaire à vomir, références bling-bling (comprendre ici qu’elles ne servent à rien d’autre que de faire croire que cet homme est érudit alors que si vous grattez le vernis, il n’y a rien)… Et surtout cette sale habitude de placer à intervalles réguliers dans le récit ce « je » permettant de ramener sa fraise de vieux con qui dessert franchement la narration. Là vous allez dire que je suis mauvaise langue, alors j’ai choisi un extrait authentique avec les incohérences que je vous laisse trouver en vous donnant quelques indices en rouge) :

« Abandonnant Bon Scott sous une couverture, le copain rentre chez lui. La nuit est glaciale. On retrouvera Bon Scott mort, étouffé dans son vomi. Pauvre diable. Bon Scott fut enterré en Australie, à Fremantle, le 1er mars 1980. Moins de une semaine plus tard, les amis du défunt recevaient de bien macabres cartes de Noël, signées par le mort en personne et postées « avec un peu de retard », début février, de Londres. Depuis, comme tous les rockers, je hais les matins blêmes sur Camden. ».

Vous l’aurez compris, qu’il s’agisse de concordance des temps, de focalisation narrative, d’orthographe ou tout simplement d’intérêt du propos, il n’y a rien, strictement rien qui soit digne d’intérêt dans ce torchon, à l’image de son pseudo magazine musical qui n’apprend que mépris et stéréotypes à une jeunesse en mal de culture musicale digne de ce nom. Cet homme serait tout juste bon à rédiger la bio de Ah-que-Johnny et encore… Je sais qu’elle est facile mais je l’écris quand même : le pire enfer du rock, c’est lui, jamais quelqu’un n’aura autant sapé les espoirs de voir mis en valeurs des groupes français talentueux.

Si je garde malgré tout un bon souvenir de ce livre c’est parce que je l’ai lu dans un train de banlieue, entre Paris et Melun, où un illuminé est venu prêcher l’amour de Dieu. Je lui ai tendu le bouquin en lui expliquant qu’il me cassait les oreilles (ainsi que celles de l’ensemble des passagers) et je lui ai dit d’aller voir ce Philippe Manœuvre qui lui semble avoir besoin d’aide. Il a lu quelques mots et s’est exclamé : « Même cette âme là n’est pas perdue ». A la bonne heure, amen.

Note : 2/10 (pour les images)

Icelandic Trip 5 : LA FEMME EN VERT – Arnaldur Indridason

In Ce que je lis, Ce que je regarde on décembre 11, 2009 at 1:56

Roman islandais / Polar cynique / Traduction Eric Boury / 2006

Je le reconnais sans détour, je n’aurais probablement pas autant aimé ce roman policier si je n’avais pas vu de mes yeux et côtoyé de mes cinq sens les paysages et autochtones islandais. Un roman policier de vraie vie sans être estampillé Histoire vraie.

Erlendur est un inspecteur ronchon qui commence à avoir un peu de bouteille. Il a une vie privée compliquée et deux collègues plutôt agaçants, comprendre par là qu’ils sont plus jeunes que lui et compatissants sur sa pauvre vie. Et histoire de mettre un peu de piment dans sa vie, il décide de résoudre l’énigme d’un meurtre vieux de cinquante ans.

D’emblée, Arnaldur Indridason ne nous plonge pas dans le schéma classique de l’inspecteur partant à la recherche d’un meurtrier mais dans une enquête tordue retraçant l’histoire d’une île ayant connu beaucoup d’aventures au cours du XXe siècle. Occupation anglaise puis américaine pendant la guerre, mœurs locales plutôt rudes (battre sa femme est presque normal) ou portrait au vitriol des quartiers mal famés de Reykjavik (qu’on ne vous présente pas dans le guide touristique curieusement…), La femme en vert  a tout pour plaire : pas de sexe, pas de concessions, pas de Happy End. Descriptions d’automne venteux, transcription du saut générationnel (où les plus jeunes générations utilisent un mot sur dix d’anglais), humour grinçant ou dialogue émouvant, il y a bien longtemps que les polars n’avaient pas été aussi palpitants. On s’y croirait. Il faut d’ailleurs souligner le travail remarquable d’Eric Boury, qui propose une traduction dans les règles de l’art (avec tout le respect des modifications bénéfiques au roman). Je ne veux pas trahir l’intrigue car je souhaite que vous lisiez ce roman.

A déguster bien au chaud sous la couette en plein hiver (prétexter une grippe A pour avoir la paix et éviter la ripaille écœurante de fin d’année). A potasser comme guide d’immersion à la culture islandaise ou à bouquiner après le retour dans sa patrie pour prolonger le voyage.

Note : 8,5/10

POUR MON PLAISIR ET MA DELECTATION CHARNELLE – Pierre Combescot

In Ce que je lis on juillet 29, 2009 at 4:16

Auteur français / Roman historique / Grasset / 188 pages

Avec un titre aguicheur et une trame historique des plus alléchantes – 1415, la guerre de Cent ans fait rage, la Grande Peste et les famines également et tout les petits et grands seigneurs ne trouvent rien de mieux que de s’entre-assassiner – je fondais beaucoup d’espoirs dans ce court roman de Pierre Combescot qui osait enfin s’attaquer aux fondements du mythe de Barbe Bleue – non que la Petite Sirène ou Cendrillon me gonflent, mais reconnaissons que le personnage de Barbe Bleue est bien plus palpitant. Un opus heureusement court car très décevant.

Le problème majeur des romans historiques est qu’ils sont en général très/trop long, leurs auteurs voulant trop en faire, caser un maximum de détails prouvant la supériorité de leur ouvrage sur les autres, etc… Pierre Combescot réussit ce petit exploit d’être à la fois ennuyeux et d’étaler sa science en moins de 200 pages.

Pierre Combescot balaye une période allant de l’avant à l’après mort de Gilles de Rais, son personnage censé être le principal. Dans sa volonté de vouloir en replacer le plus possible avec le moins de paragraphe, on ne comprend plus rien à moins de connaître tous les protagonistes des conflits et enjeux. Un arbre généalogique n’aurait pas été superflu. Se recentrer sur le personnage était de rigueur, qu’importe de savoir quelles alliances se faisaient et se défaisaient, elles ne servent en rien la narration. Rien non plus sur une tentative de traduire la complexité psychologique d’un homme qui a reconnu tous ses crimes (viols, meurtres, pédophilie…), reconnaissant qu’il avait agi pour son plaisir et sa délectation charnelle, tout simplement.

« Mon plaisir et ma délectation » personnelle eurent été d’avoir une fiction aussi passionnante et vivante que mes cours d’histoire d’Hypokhâgne : du sang, des descriptions précises des sévices infligés aux jeunes victimes de Gilles de Rais, les pieux des gardes suisses transperçant les chairs des cavaliers, les cadavres et gémissements des blessés…  Aucune odeur n’est retranscrite, aucun frémissement de poitrine, pas de bruit de couloirs non plus… rien dans ce roman n’est vivant et stimulant, on ne vit pas ce livre. Et de ce fait cela devient plus rébarbatif qu’un mauvais manuel d’histoire.

Déception donc que de voir un écrivain ne pas être capable d’assumer d’inclure une part de fiction dans son récit. Il ne sait donc plus imaginer ? Il est pourtant précisé “roman” sur la couverture du livre, c’est bien que l’auteur devrait se sentir libre de créer. C’est alors qu’il n’est pas fait pour parler de ce troublant et fascinant personnage qu’a pu être Gilles de Rais, un homme qui tout en étant homme de culture et de goût (intérêt pour la musique, l’art ou dévotion chrétienne) su se révéler être le plus grand pédophile et assassin de son siècle, peut-être même de l’histoire française (on évoque plus de cent victimes).

Préférer les ouvrages historiques de Claude Gauvard sur le sujet (Violence et ordre public au Moyen-Age, Pratiques sociales et politiques judiciaires dans les villes de l’Occident à la fin du Moyen Âge).

Note : 3/10

LE CONTRAIRE DE LA MORT – Roberto Saviano

In Ce que je lis on juillet 22, 2009 at 6:31

Auteur italien / Nouvelles, documentaire / Traduction Vincent Raynaud / 2009

En publiant Gomorra  Roberto Saviano a accepté de mettre fin à sa vie. Pour avoir dénoncé en détail les pratiques de la mafia napolitaine, il a donné sa vie. Il n’est pas encore mort, mais déménage chaque semaine, ne sort jamais seul et est privé de toutes les petites surprises qui donnent à nos existence un soupçon de frisson et d’humanité nous distinguant ainsi des robots, esclaves ou animaux. Condamné à perpétuité à mener une vie austère et rigoureusement monotone pour avoir osé décrire le calvaire des populations italiennes sous le joug de la mafia… C’est tout cela qui ressort des deux courtes nouvelles, Le contraire de la mort et La Bague, à travers le prisme d’une jeune femme ayant perdu son fiancé en Afghanistan et le destin tragique de deux jeunes hommes morts pour avoir voulu résister à leur enrôlement dans la Camora.

Efficaces et justes, les mots choisis par R. Saviano décrivent, expliquent et déplorent avec une rigueur implacable les logiques mafieuses de la région napolitaine. Le tout est très court, probablement car l’auteur sait que sa vie, comme celles des populations qu’il décrit, sera de courte durée. Et lorsqu’il fait s’exprimer des personnes âgées, ce n’est pas plus heureux : « Ils aimeraient pouvoir dire que tout a changé, qu’ils ne reconnaissent plus les lieux de leur jeunesse. Mais ils les reconnaissent. C’a toujours été ainsi. Peut-être même était-ce pire avant. Le cliché du vieillard qui regrette le bon vieux temps s’effondre lamentablement, par ici. »

A la lecture de ces quatre-vingt pages, on se dit que ce que Roberto Saviano décrit a lieu pendant un autre siècle ou à des milliers de kilomètres. Et pourtant c’est bien actuellement chez nos voisins que des milliers de personnes subissent chaque semaine des violences et humiliations à doses homéopathiques. Vivre soumis et dans la crainte est le lot quotidien de chaque napolitain, cela ronge un peu plus chaque jour le moral et l’espoir de vivre comme on le souhaite. Il y a pire que la mort lorsqu’on vit sur un territoire où se côtoient les mafias, la vie n’y est pas le contraire de la mort mais un calvaire bien pire : « Silence à gauche, à droite, au centre. Tous muets. Ils sont nés dans le village de la faute, ils ne pouvaient se prétendre innocents. »

Note : 9/10

LA PLUIE, AVANT QU’ELLE TOMBE – Jonathan Coe

In Ce que je lis on juillet 15, 2009 at 9:19

Roman britannique / Témoignage fictif / Traduction par Jamila et Serge Chauvin / NRF Gallimard / 2009

Lorsqu’on pense aux romans de Jonathan Coe, on a en tête des romans fleuves, très bien écrits (Testament à l’anglaise, Bienvenue au Club,), des fictions replacées dans un contexte historique essentiel : Thatcher au pouvoir, déferlante du rock (Les nains de la mort), etc… et un humour grinçant doublé de personnages de nature loufoques (La maison du sommeil). Est-ce parce qu’il vieillit ou bien l’auteur a-t’il envie de s’essayer à un autre registre ? Toujours est-il que The rain before it falls est une courte chronique d’une femme lesbienne qui, par le biais d’un magnétophone, livre un témoignage de sa vie à une jeune femme aveugle qu’elle n’a vu que quelque fois dans sa vie. Jusque là, on se dit que les rebondissements vont fuser, que les histoires seront abracadabrantes et très drôles. Mais force est de constater (à la lecture) que le style et le ton ont changé : chronique du roman le plus tristement sombre de Jonathan Coe.

Avant tout, je passerai vite sur la traduction, à commencer par le titre, mais il faut garder en tête qu’il ne s’agit que d’une interprétation et, peut-être que la version originale était plus piquante. Cela dit, j’ai d’emblée eu beaucoup de mal à entrer dans le roman en raison de ce titre. En bon français, la bienséance et l’élégance exigent une négation d’ornement : La pluie, avant qu’elle NE tombe. Et lorsqu’on remarque en prime qu’ils s’y sont mis à deux pour traduire, on commence à se dire que c’est mal parti – Et, blague mise à part, c’est tout de même un peu un comble de s’appeler Chauvin lorsqu’on est traducteur non ? Bref, tout cela pour dire que je m’attaquerai à nouveau à ce roman dans quelques années en anglais et que j’espère que cela sera mieux.

Le prisme de narration adopté par l’auteur est original et astucieux : une femme (Gill) et ses filles écoutent des cassettes laissées par leur tante (Rosamond) avant sa mort, lesquelles cassettes sont destinées à une autre femme (Imogen). Imogen est aveugle et a été adoptée à trois ans et ces cassettes mettent des mots sur vingt photos de sa famille biologique. La narration répond à plusieurs questions relevant du secret de famille : pourquoi Imogen a été adoptée, pourquoi Imogen est aveugle, pourquoi sa famille biologique n’a pas cherché à la contacter, quelles étaient les psycho-pathologies des membres de sa famille biologique… etc. Gill et ses filles, bien que nièce et petites nièces de la défunte, n’avaient jamais eu connaissance de tout cela et découvrent ainsi tous ces non-dits.

Le roman est sombre, poignant, l’écriture fluide… mais cela s’arrête là. On ne retrouve pas l’énergie créatrice qui caractérise d’habitude les romans de J. Coe. L’auteur semble avoir oublié cette règle simple qu’il a toujours appliqué à la lettre jusque là : du réalisme oui, de la tragédie pourquoi pas… mais du pathos jamais. Grace au second degré, au cynisme ou à l’explication transversale de certains éléments, J. Coe avait toujours permis ce détachement du lecteur, ici on ne lit qu’un très lourd et très triste témoignage qui peut vous tomber dessus sans prévenir durant votre vie. Le concept de famille est déjà suffisamment amoché dans nos sociétés actuelles, il n’est pas nécessaire d’en faire une fiction si elle n’apporte rien de plus que cela.

Est-ce l’auteur ou bien moi, lectrice, qui vieillit ? Un peu des deux surement, mais c’est bien la première fois que je ressort à la fois déçue, triste et amère d’un livre de cet auteur qui reste majeur pour moi.

Note : 6,5/10

SYNGUE SABOUR – Atiq Rahimi

In Ce que je lis on juin 30, 2009 at 1:08

Roman Afgan / 2008 /Prix Goncourt / POL

Jeudi 11 décembre 2008, je viens de renverser mon café sur les rails pour réussir à attraper le TGV, début d’une journée bien remplie. Il est à peine 8h30 et je tente de reprendre mon souffle. Lorsque je regagne ma place, l’homme en face de moi me dévisage, un sourire bienveillant au coin des lèvres. Ses yeux noirs pétillent, il discute avec entrain avec ses deux collègues, son français est impeccable. Nous plaisantons depuis trente minutes lorsque je réalise que si ce visage m’est familier, c’est simplement parce qu’il fait toutes les couvertures des magazines littéraires de ces dernières semaines : j’ai pour interlocuteur pendant les quatre heures à venir Atiq Rahimi, le nouveau Prix Goncourt. Six mois plus tard, j’ai dévoré Syngue Sabour avec autant d’entrain et cette même impression de bien-être que lors de cette rencontre impromptue.

Syngue Sabour signifie Pierre de Patience, celle à qui l’on peut confier tous ses maux sans craintes, jusqu’à ce qu’elle éclate et libère celui qui a mal. Ici, le mange-chagrin prend les traits d’un homme dans le coma, tombé au combat en Afghanistan et soigné par sa femme qui lui confie ses secrets. Et elle lui raconte tout, sans détours, sans exception. Qu’elle ne l’aime pas pour commencer, qu’elle n’a jamais connu plus piètre amant ensuite, qu’elle ne lui a jamais donné d’enfants pour finir. La religion musulmane rythme les pages du roman, au pays des burkas une femme maudit le mollah et les remontrances qu’il se permet de lui faire. L’écriture est souvent minimaliste, ne laissant que les mots essentiels raconter une guerre civile, la souffrance d’une jeune femme et la routine de son quotidien :

« Le soleil se couche.

Les armes se réveillent.

Ce soir encore on détruit

Ce soir encore on tue. »

Ce récit, bien qu’empli de violence,  est d’une douceur et d’une poésie à toute épreuve, notamment contre le chagrin profond et lancinant. Les muscles se relâchent, le thorax se gonfle à nouveau d’air frais, le sourire reprend ses droits sur le visage, la Syngue Sabour a opéré.

Je n’oublierai jamais cette rencontre hasardeuse, ni le livre qui va avec. A lire en prenant son temps, en relisant des passages au besoin. Des livres comme il nous en manque trop souvent. Un premier roman époustouflant.

Note : 9/10

 

LE LIVRE DES LISTES – Wallace & Wallechinski

In Ce que je lis, Ce qui m'amuse on juin 21, 2009 at 1:15

Document atypique / Adaptation française par Jacques Chancel et Marcel Jullian

Nouvelle curiosité retrouvée grâce au déménagement, Le Livre des Listes date de 1977 (1980 pour l’adaptation) et s’avère aussi inutile qu’instructif. En effet, il s’agit d’une compilation de listes en tous genres, classées selon 20 catégories. Cela rappelle le bon vieux temps des classes prépas où l’on ingurgitait la « culture » à grand coup de bachotage et cela s’apparente parfois à un livre des records…

Vous apprenez ainsi que le Roi Mongut (Siam) a épousé 9000 femmes, que les cigarettes françaises les plus fortes étaient les Boyard Maïs sans filtre (45 mg de goudron), qu’Isaac Newton mourut vierge et que cela fut source d’insomnies chez lui tout au long de sa vie, qu’Attila est mort « en pleine action » ou que l’autographe de Jules César valait 10 000 000 francs de l’époque… Mes préférées sont probablement celles regroupées sous l’appellation Crime et châtiment où l’on retrouve les histoires des plus grands malfaiteurs, vols, arnaques, procès… On remarque ainsi que parmi les « 11 malfaiteurs qui ont tenu la police en haleine », la majorité sont devenus des héros de films ou chansons (Jesse James, Bonnie and Clyde, Baby Face Nelson, Mesrine ou Pierrot Le Fou).

Figurent également des listes parfaitement absurdes comme le dénombrement de «  79 homosexuels et bisexuels célèbres » (pourquoi 79 ?) ou de « 17 bruits d’animaux » (saviez-vous que la bécasse croule ?). On trouve également un nombre incroyable de listes selon tel ou tel spécialiste, comme si cela apportait un grand éclaircissement sur le sens de la vie. Ainsi on nous révèle « les 10 émissions de télévision préférées de Patrice Lafont » (oui oui le type des chiffres et des lettres aime avant tout Stade 2) ou « les 10 disques que Dalida emporterait sur une île déserte » (Aznavour, Patrick Juvet et Barbara Streisand en tête).

Pourtant, parmi toutes ces listes plus ou moins passionnantes, on ne trouve pas la liste des « plaisirs solitaires ». Je ne parle pas de masturbation (navrée Messieurs, mais si quelqu’un veut se lancer…) Peut-être le mariage était-il une maladie encore trop répandue à l’époque, toujours est-il que, vivant d’ordinaire en couple, j’ai eu la joie de redécouvrir bon nombre de plaisirs que l’on a uniquement lorsqu’on est seul(e) :

1)     Mettre autant d’ail qu’on veut dans sa salade, autant de piment et citron qu’il nous plaît dans le poisson, ou faire une colline de gingembre et cardamome dans son yaourt sans passer pour quelqu’un au palais détraqué.

2)     Parler aux objets sans retenue (non je ne n’ose pas d’habitude parler à ma plante préférée ou être aussi délicate avec la lampe lorsque je change une ampoule)

3)     Repasser en regardant des vieux films d’Art et d’Essai (et oui, d’ordinaire il faut se contenter d’une émission télé un peu clichée comme Desperate Housewives, mais devant Dieu vomit les tièdes, le repassage prend réellement tout son intérêt).

4)     Sauter dans des flaques sans retenue dans la rue sans se demander si quelqu’un regarde et appelle les urgences psychiatriques.

5)     Passer 15 fois le même disque d’affilée, dans l’ordre, à l’envers et en shuffle à 80 dBa pour finalement déclarer que ce disque est mauvais.

6)     Sortir toutes ses chaussures et toutes ses robes, les admirer / nettoyer / réparer / classer par couleur et par adaptation à la saison, les laisser prendre l’air un peu partout… et tout remettre à sa place avec un sourire satisfait.

En conclusion, j’ai une pensée pour tous ces célibataires qui ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont…  Si vous aussi, souhaitez apprendre ce que sont l’éminence thénar, l’art de graticuler ou la maîtrise du vidrecome ; ou si vous souhaitez me proposer une nouvelle liste pour une édition 2010 du Livre des listes, ne vous sentez pas timides !

HOW TO BE GOOD – Nick Hornby

In Ce que je lis on juin 20, 2009 at 2:37

Auteur britannique / Roman / Comédie grinçante / traduction de Isabelle Chapman

Les déménagements servent à retrouver quelques petits trésors. Il y a plusieurs années,  j’avais dévoré d’affilée quatre romans de Nick Hornby (High Fidelity, About a boy, Carton Jaune) je les avais tous apprécié pour des raisons différentes. Mais rétrospectivement, seul How to be good me posait ce problème assez récurent lorsqu’on lit beaucoup : pourquoi donc j’ai aimé ce bouquin ? De quoi ça parle ? Alors lorsque j’ai retrouvé une traduction dans un des cartons, j’ai relu… et je n’ai pas changé d’avis. La Bonté : mode d’emploi compte parmi les belles parures de la collection de bijoux de Nick Hornby.

L’histoire est somme toute banale : une femme, affublée d’un mari qu’elle n’aime plus vraiment et de deux enfants qu’elle supporte modérément, remet tout en question en réfléchissant sur sa vie, le sens de sa vie, l’intérêt de ses actes et… la bonté en général. S’ensuit un pétage de plomb global de la famille qui se met à adopter des comportements aussi absurdes que jubilatoires : adoption d’un sdf, recours aux médecines occultes… Une trame plutôt classique pour Nick Hornby si ce n’est que cette fois la narration vient d’une femme, exercice assez complexe dont l’auteur se sort bien. La traduction laisse parfois à désirer mais dans l’ensemble, l’esprit et le style du romancier est respecté.

Soudain, aux trois-quarts du roman, tombe la phrase décisive qui à elle seule, place très haut How to be good dans mon estime :

« Nous avons bu et écouté un groupe de musique électronique français, Air, qui privilégie les instrumentaux et doit être exquis à écouter dans un ascenseur ».

Air ou la musique d’ascenseur haut-de-gamme, c’était donc pour cela que je gardais une impression très positive de ce livre ! Le mystère est donc résolu, je suis ravie d’avoir relu How to be good qui au delà de ses considérations musicales pertinentes, permet de réfléchir un tant soit peu aux actes qui rythment notre quotidien, aux choix que nous faisons ou non. A lire et relire, à déguster comme une cerise sur un gâteau.

Note : 8,5/10

QUI TOUCHE A MON CORPS JE LE TUE – Valentine Goby

In Ce que je lis on avril 6, 2009 at 9:27

Roman français / 2008 / 136 pages

A la lecture du titre, ce livre attrapé par erreur dans un rayonnage ne m’a pas quitté avant le point final. Le titre interpelle, le sujet tout autant, et lorsque c’est une femme qui s’empare du sujet en prime, on ne peut plus reculer.

Heureusement que l’opus est court, ça limite les dégâts est la première idée qui m’a traversé l’esprit en referment le livre. Septième ouvrage de cette jeune auteure, pas de raison d’être clément quant à la qualité d’écriture et de narration. Descriptions trop abondantes, énumérations à n’en plus finir, comparaisons surfaites… on peut reprocher beaucoup de détails à Valentine Goby qui ne propose pas un roman fluide mais une écriture chaotique et cahotante parfois un peu pénible.

Cependant, rapporté au sujet dont traite l’ouvrage, il s’agit d’une écriture finalement assez subtile. Trois personnes ont en commun la mort. L’une – Marie G . alias Marie-Louise Giraud, seule femme de France à avoir jamais été condamnée pour être faiseuse d’anges et parallèlement mère de deux enfants – va avoir la tête tranchée. L’autre – Lucie L. – ne vit plus depuis qu’elle s’est débarrassée de son deuxième fœtus. Le troisième enfin – Henri D. alias Jules-Henri Desfourneaux, exécuteur servile responsable de plus de 350 têtes dans le panier – est le bourreau ayant la lourde charge d’exécuter la première. Nous sommes en France il n’y a pas si longtemps. 1943. La narration est à la fois intérieure et extérieure et si l’on peut se demander si ce choix est pertinent, il apparaît rapidement assez intéressant. Parce que Valentine Goby est une femme. Elle peut comprendre ce qu’est la construction ou la perte d’une chose à l’intérieur de soi. Qu’une femme, même sous le Régime Travail-Famille-Patrie peut avoir envie de ne pas fonder de famille. Que la sacralisation de la mère est un des maux les plus graves du statut de la femme. Et que ce sujet est malheureusement toujours d’actualité. Elle ne peut en revanche qu’imaginer ce qui se passe dans la tête d’un bourreau, un homme qui a perdu son fils (suicide) mais qui continue machinalement d’ôter des vies. C’est bien le thème de la liberté qui s’ébauche peu à peu : liberté de vie ou de mort sur son corps et sur le corps des autres. On exécute la femme qui fait avorter mais pas les femmes qui avortent ? On ne peut pas à la fois avorter, faire avorter et être une bonne mère ? Dans quelles mesures peut-on légiférer, dans quelles limites ? Pour quels résultats et quelles souffrances / joies ? Toutes ces questions sont comme les soubresauts de l’écriture de V. Goby, complexes et indigestes.

Mi-fiction, mi-documentaire, V. Goby a très probablement pris plus de plaisir à rédiger son roman que ses lecteurs à le lire. Elle aborde néanmoins un sujet toujours épineux de nos jours. Aujourd’hui, en France, la peine capitale est abolie, l’avortement est autorisé sous cadre juridique strict (limite entre avortement et infanticide). La culpabilité de ne pas être mère elle, demeure. Celle de ne pas parvenir à être de “bons parents” également. Résolution partielle d’un problème, qui en fait surgir de nouveaux : la question de l’euthanasie, de l’internement psychiatrique, de la détention à vie… On a encore du pain sur la planche.

Note : 7/10

ZONES HUMIDES – Charlotte Roche

In Ce que je lis on mars 24, 2009 at 12:15

Roman allemand / 2009 / 226 pages

A l’heure où le Pape débite des conneries plus énormes que le trou de la couche d’ozone à propos des pratiques à adopter en matière de sexualité, paraît en France Zones Humides, la traduction du best-seller allemand Feuchtgebiete. Premier roman d’une (encore) jeune femme, on y parle de pratiques sexuelles, en détails, sans ornements.

Helen Memel a 18 ans, trois ans de pratique de la sodomie et 2 ans de fréquentation du bordel (pour les relations homosexuelles), adore grignoter ses sécrétions vaginales et nasales et a un ami qui la rase intégralement chaque semaine sans rien lui faire d’autre car elle est trop jeune. Sinon elle s’est faite stériliser pour ne plus perpétuer la dynastie familiale, élève à la place des avocatiers dont elle prend soin notamment en se servant régulièrement des noyaux en guise de boules de Geishas, elle déteste les maniaques de l’hygiène et s’amuse à faire des expériences sales. Enfin, elle a des hémorroïdes et se fait opérer, avec l’espoir secret que ses parents divorcés se remettent ensemble par le seul fait qu’ils se voient ensemble dans la chambre de leur fille. A part cela elle mène une existence d’ado normale, boit et fume des joints dans le jardin. Une vie d’ado bien remplie en somme, entre détresse affective et éclate sexuelle.

Si le livre est aussi agréable à lire, c’est avant tout parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais bien d’un roman.  Cette ado est un peu trop à l’aise sexuellement pour que ce soit complètement crédible. Elle énumère un nombre de partenaires un peu trop important, elle a des fréquentations un peu louches, et surtout elle a cette anti-hygiénisme un peu trop développé qui lui aurait collé une septicémie dare-dare en temps normal (elle boycotte par exemple l’industrie du tampon en fabricant des boules de papier toilette qu’elle oublie au fond de son organisme ou mieux, qu’elle ressort, pose dans la crasse et remet après être allée aux toilettes). Ca sent le vécu, avec une bonne louche d’exagérations vraiment marrantes. On s’identifie, mais pas totalement non plus, ce qui permet de prendre du recul. Il est à parier que, si le bouquin avait été écrit par quelqu’un de plus âgée, il n’aurait pas eu le même son de cloche, passant pour des « confessions libertines » parmi d’autres, au rayon littérature érotique. Là, il s’agit de réactions sur le vif, la jeune fille donne des leçons alors même qu’elle débute sa vie sexuelle.

Le style de Charlotte Roche est actuel : clair, direct, drôle et cynique. La traduction est d’excellente facture, rendant compte du débit de parole spécifique aux ados – Est-ce que les ados allemands et français ont les mêmes débits de paroles ? selon moi non… les respirations font forcément différentes puisque les constructions de phrases n’ont rien à voir. Enfin c’est une hypothèse perso qu’il faudrait que je vérifie – et des jeux de mots et expressions qui vont avec : Une fois, j’ai eu un amant hyper-vieux. J’aime bien dire « avoir un amant », c’est franchement démodé et quand même mieux que « se faire sauter par un mec ».

Que l’on ne se méprenne pas, si le livre a déclenché un brin de polémique, ce n’est pas du fait qu’il soit érotique (il ne l’est pas spécialement, vous n’aurez pas les mains moites en le lisant) mais parce qu’il démystifie la femme. Il s’agit d’une réelle mise à nu du corps féminin, de ses recoins intimes, de ses pratiques égoïstes et de ses astuces pour avoir des rapports sexuels de qualité. Jamais les féministes (Le Deuxième Sexe) ou les auteures un peu provoc’ (Vie sexuelle de Catherine M.) n’ont révélé les trucs simples de leur sexualité comme par exemple le fait qu’ « Il faut toujours mettre un doigt dans le cul des hommes, pendant les rapports, pour qu’ils jouissent mieux. »  ou que « si les hommes veulent des femmes épilées, ils n’ont qu’à s’en charger, au lieu de leur refiler tout le boulot. Sans les hommes, les femmes se soucieraient peu de leur pilosité. Raser l’autre (et se faire raser par lui) d’une façon qu’on trouve particulièrement esthétique, il n’y a pas mieux comme préliminaire. »

Et si on ne le révèle pas, c’est au nom du « jardin secret de la femme » et toutes les âneries du genre s’en approchant. La vérité se situe pourtant bien du côté des paroles de cette gamine : si les hommes connaissaient un temps soit peu le véritable fonctionnement du corps d’une femme, eh bien il y aurait beaucoup plus de plaisir pris sur cette bonne vieille terre. Oui Messieurs, le corps de la femme a des sécrétions diverses et variées chaque mois, non ce n’est pas forcément répugnant si l’on arrête de considérer que c’est sale. Oui les femmes ont le droit d’exiger une sexualité épanouie sans pour autant être systématiquement affublée de qualificatifs grossiers. A vrai dire, plus je relis des passages de ce bouquin, plus je me dis que leur lecture devrait être conseillée dès le collège.

Rapports sexuels en dehors du mariage, maîtrise de son corps et multiplication des possibilités amoureuses, stérilisation… autant de sujets chers à Benoit XVI, mais du point de vue adverse. L’Eglise se rend bien compte que les brebis fichent le camp : les écrits sur la liberté de choix de vie se multiplient – citons par exemple l’excellent premier roman de T. Garcia retraçant l’histoire de l’homosexualité des 30 dernières années en France, La meilleure part des hommes. Curieusement, Zones Humides a déjà été traduit dans 27 langues, comme s’il était d’utilité publique… Nous vivons dans un monde complexe, où les rapports de force laissent la sexualité comme rare amusement accessible à toutes les bourses. Alors autant en profiter et le faire correctement : en s’informant et en se protégeant.

Jalousie. C’est le premier sentiment que j’ai éprouvé en refermant le livre : j’aurais aimé l’écrire. Admiration aussi : pas facile de cracher ça sur le papier. Satisfaction enfin : il me reste toujours un créneau sur la possibilité d’une bouche:)

Note : 8/10

UNE EDUCATION LIBERTINE – Jean-Baptiste del Amo

In Ce que je lis on mars 22, 2009 at 4:34

Roman français / 2008 / 438 pages.

3 mars 2009 : je prend un an dans les dents et le jeune auteur Jean-Baptiste del Amo reçoit à l’unanimité le prix Goncourt du premier roman. Parler d’amour lorsqu’on choisit de s’appeller del Amo, c’est un peu pompeux. Sauf qu’en parler en évitant de tomber dans le style Harlequin, ça force le respect. Il ne s’agit nullement d’une autobiographie mais plutôt d’un hommage à une littérature si plaisante et trop souvent restée sous le manteau.

Une éducation libertine traite des codes amoureux et sexuels d’avant la Révolution Française. « Le temps des seigneurs se termine et bientôt on ne dira plus Monsieur , trop empreint de sacré et de respect », la capitale se meure, suinte, vomit… et l’on suit un jeune homme qui désire une autre vie. Gaspard est un jeune paysan qui vient de fuir son Quimper pour la capitale, avec dans l’idée de s’extraire de son bourbier natal. Il ne tardera pas à déchanter, Paris est sale et répugnante, on crève à même la rue. Pour s’en sortir, Gaspard deviendra le jouet sexuel des plus aisés. Mais à quel prix ?

Construit en quatre parties, le roman se structure autour de la ville : le fleuve, fange centrale, irrigue les rives gauche et droite en autant de maladies et perversions que l’on peut en imaginer : maladies de peau, vermines, pendaisons, meurtres, viols, suicides, mutilations… Les couleurs et les odeurs ne sont pas plus appétissantes : ocres, rouges, marrons, gris, noirs, violines, odeurs de corps décharnés, macérés dans les déjections, pourriture, moisissure… Les descriptions abondent de détails et il faut savoir ne pas ouvrir le livre après le repas. L’intrigue ne commence d’ailleurs qu’après 100 pages de description morbide. Le sujet comme le style sont directement inspirés de Choderlos de Laclos et du Marquis de Sade, avec bien davantage de réalisme. Pas de sublimation de l’amour libertin ici, les nobles s’ennuient, rotent, sont malades, sentent le vieux et les parfums entêtants, salissent de leurs défécations leurs beaux costumes et perruques… Tout n’est qu’apparat et maquillage. Les scènes de sexes sont crues et violentes, on ne prend pas de gants avec les gitons.

Dans un style parfois légèrement surfait, l’auteur dépeint la trajectoire d’un jeune homme qui quitte une porcherie provinciale et une vie faite de violence, pour un bouge en guise de capitale et une vie plus violente et humiliante que jamais. Ses souvenirs de Quimper, tous plus sordides les uns que autres et toujours teintés d’une couleur dominante (Quimper rouge, Quimper rubis, Quimper grenat, Quimper fauve, Quimper mauve, Quimper brun, Quimper gris, Quimper blanc, Quimper noir), rythment les événements de la courte vie de Gaspard.

La monographie d’un Paris répugnant vient trancher avec l’idée qu’on se fait d’une capitale, la désillusion du bonheur d’être riche coupe court à toute envie d’ascension sociale, quant au prix à payer pour vouloir assouvir tous ses fantasmes, il est si cher qu’on comprend l’intérêt de quelques compromis… Etonnant comme ces propos restent d’actualité et ce malgré une abolition des privilèges et une déclaration universelle des droits de l’homme. Le mythe de la ville comme meilleur cadre de vie a depuis la seconde guerre mondiale amorcé sa spirale inverse : retour de maladies graves et épidémiques (tuberculose, méningites…), manque de médecins, manque d’espaces verts, pollution… ne lui reste que la possibilité de s’amuser et tenter de rire, de survivre dans une époque gravement atteinte par le creusement des inégalités sociales : déclaration universelle des privilèges et abolition des droits de l’homme… c’est ce qui nous pend au nez et Jean-Baptiste del Amo l’a bien saisi. Un excellent premier roman.

Note : 8,5/10

LE BESTIAL SERVITEUR DU PASTEUR HUUSKONEN – Arto Paasilinna

In Ce que je lis on février 6, 2009 at 10:36

Roman finnois / 2007 / traduit par Anne Colin du Terrail

Oskari Huuskonen est un prêtre luthérien qui ne sait plus où il en est : sa foi n’est plus ce qu’elle était, sa paroisse et sa femme lui cassent les pieds… Jusqu’à ce qu’il reçoive un ourson en guise de cadeau d’anniversaire. Ce sera le début d’aventures rocambolesques.

Dans cette fable incisive, l’auteur s’attaque aux religions et leurs rites dépassés : alors même que le pasteur perd sa foi, son ourson Belzébuth s’avère mimer à la perfection tous les rites religieux et semble habité d’une grande piété. Il permettra même d’éviter un schisme lors d’un congrès à Malte en… mordant les ecclésiastiques.

« Pour l’évêque, il était inconvenant qu’un ecclésiastique se promène avec un ours. C’était trop original. Un prêtre doit être quelconque, de préférence un peu plus banal que la moyenne, même, c’est la meilleure façon de diffuser la bonne parole. 

- C’est comme cela aussi à la télévision, dit l’évêque. Plus les émissions sont idiotes, plus elles font de l’audience. L’Eglise doit vivre avec son temps et abaisser d’un bon cran le niveau intellectuel de son message»

Pendant ce temps, Oskari divorce de sa femme, se fait défroquer, couche avec plusieurs femmes plus ou moins stupides, pratique le lancer de javelot ascensionnel… et finit par faire fortune grâce à son ours !

Les voyages forment la jeunesse a-t’on coutume de dire, ils forment indéniablement la vieillesse également. Après avoir vécu toutes ces aventures loufoques à travers l’Europe, Oskari est prêt à revenir s’ennuyer au fin fond de son bled finlandais.

Le tout est cynique et comme toujours avec Paasilinna, très drôle. La traduction est ici très dynamique et comporte plusieurs expressions bien imagées : ainsi l’ours est qualifié de « courte-queue ». Le style retranscrit également très bien la plume acérée de l’auteur.

360 pages à lire d’une traite, pour se détendre.

Note : 8,5/10 

TOUT SEUL – Chabouté

In Ce que je lis on janvier 26, 2009 at 3:41

Bande dessinée / France / Vents d’Ouest / 2008

Il était une fois un homme qui n’avait jamais foulé la terre car il était né dans un phare, petit îlot perdu au milieu de la mer. Il était une fois un homme exclu de la société par ses parents car il ressemblait à un monstre et pour qui on n’avait même pas pris la peine de lui donner un prénom et qu’on appelait « Tout Seul ». Il était une fois un homme qui n’avait pour seul compagnie un dictionnaire et pour seul point de repère temporel le passage du ravitaillement une fois par semaine. Tout seul raconte tout cela, mais sans les mots.

Un trait précis, le tout en noir et blanc, en 368 pages Chabouté explore le sujet de l’isolement. Qu’il soit volontaire (protection du regard des autres), obligatoire (prison),  bavard ou muet (mutique), les frontières qui en définissent le type sont toujours infimes (les parents du monstre ont choisi son isolement, n’est-ce pas alors une prison pour lui ?). En économisant beaucoup de mots, Chabouté montre par les dessins touts les non-dits du sentiment de solitude, ses peines mais également ses joies (dialogues muet avec son poisson rouge). Le déroulement de cette bd rappelle beaucoup celle d’un film, ou l’on alterne plans larges et zooms. L’intrigue est chaotique, rythmée par de grands coups de « BOUM ! » et de pages blanches, tels des actes de théâtres.

Ce travaille remarquable et son sujet sont très émouvant, on le lit d’une traite, plusieurs fois s’il le faut et on ressort chamboulé, le poids des dessins peut parfois valoir celui des images, des mots, des maux… On ne peut regretter que la fin bien qu’on ne puisse pourtant pas en imaginer d’autre sans frémir…

Note : 9/10

LA MEILLEURE PART DES HOMMES – Tristan Garcia

In Ce que je lis on janvier 8, 2009 at 12:05

Roman français / 2008 / Prix de Flore 

J’ai réfléchi à deux fois avant de publier ma première chronique de 2009… Et finalement le choix d’écrire sur le premier roman d’un jeune auteur français m’est apparu évident et nécessaire. Parce que oui il existe encore en France des êtres humains pas trop abrutis par les médias, capables d’analyser les situations et de rêver et faire rire dans un monde à tendance cynico-dépressif.

Tristan Garcia a 27 ans, publie un premier roman, chez Gallimard de surcroit et rafle un prix de Flore très mérité. Il narre une époque qu’il n’a pas vécu, les années SIDA dans la communauté homosexuelle française des 80’s, c’est déjà ambitieux. Mais il se paye également le luxe de faire un récit à la première personne à travers un personnage… féminin. Chapeau bas.

Je dois reconnaître que j’ai du mal à apprécier la littérature française contemporaine ces dernières années pour une raison simple : c’est écrit avec les pieds, ça raconte des histoires sans intérêt et les gens en raffolent (ce qui n’aide pas à se faire publier des auteurs talentueux). Ma dernière déception ? Impossible de dépasser les 20 premières pages de Saad Saad (Eric Emmanuel Schmidt) tant l’écriture laisse à désirer (niveau 3ème et encore je suis gentille). J’ai rapporté illico le bouquin dans son rayonnage de la librairie et lui ai choisi un successeur bien plus intéressant, La meilleure part des hommes. Coup d’œil à l’écriture : diantre il sait rédiger en français, avec certes quelques tics de syntaxes un peu pénibles (virgules parfois à outrance) mais une fluidité et une retranscription du langage parlé assez fabuleuse :

« J’voudrais qu’tu m’prennes, tu vois, comme ça, sans capote, j’voudrais qu’tu m’fasses ça comme un bébé tu comprends ? J’voudrais qu’tu m’foutes ça dans le ventre, c’est comme un enfant qu’tu m’fais, non ? »

Pas de longueurs méritant d’être critiquées, pas de figures de style et abus de fioritures littéraires… non ce jeune homme a tout d’un bon.

La fiction maintenant : si l’auteur annonce en préambule qu’il s’agit d’une fiction et que toute coïncidence avec des personnes réelles serait fortuite, il sait pertinemment qu’il parle de deux hommes clés dans l’histoire de l’homosexualité française. Le partisan de la prévention et protection vis-à-vis du VIH d’un côté (Dominique Rossi alias Didier Lestrade, fondateur d’Act Up et de la revue Têtu), le fondateur du Barebaking – littéralement chevaucher à cru – de l’autre (William Miller alias Guillaume Dustan, décédé en 2005), contre-mouvement refusant de se protéger lors de rapports sexuels et voyant la transmission du SIDA au sein de la communauté homo comme un don (comme être enceinte pour un homme) et une révolte vis-à-vis du gouvernement politique – avec qui travaille les associations de prévention, le SIDA serait une manipulation politique pour mieux étouffer l’homosexualité. L’ouvrage met en scène un autre protagoniste écrivain (Leibowitz alias Alain Finkelkraut). Le tout est narré à travers le prisme d’une femme journaliste à Libé, Elisabeth, ami de Miller, collègue de Rossi et maîtresse de Leibowitz. Le premier opus de Tristan Garcia est divisé en quatorze chapitres, allant de la part de chacun à la meilleure part. Elisabeth retrace l’histoire qui a uni William et Dominique, pour le meilleur (ils ont vécu ensemble) et pour le pire (divergence des points de vue sur la façon de réagir face au SIDA, apologie de la haine par William). Le tout est si bien narré qu’on se demande quel parti adopter – parfois les propos de William sont réellement convaincants.

Tristan Garcia signe un excellent premier roman, on ne peut attendre la suite qu’avec impatience… Ce jeune auteur représente simplement un espoir important de “culture” dans une société qui tend à la platitude, l’uniformisme et l’indifférence générale.

Note : 9,5/10 (pour un premier roman bien entendu).

Books, l’actualité par les livres du monde

In Ce que je lis on décembre 10, 2008 at 6:17

Magazine bimestriel / France

Lorsqu’on veut savoir ce que raconte la presse à l’étranger, il y a avait le Courrier International chaque semaine, il y a à présent Books tous les deux mois.

C’est bien connu, les paroles volent et les écrits restent. Alors Books s’intéresse à tous les gros dossiers d’actualité et les étudie à travers les écrits (anciens et actuels). Le gros titre de ce premier numéro concerne le phénomène de crise. Ca commence par un extrait de Rabelais et des moutons de Panurge, ça continue avec un article du New Yorker paru en 2000 à propos du fonctionnement des bulles économiques, ça se termine par des livres parus à l’étranger en 2008 sur cette nouvelle crise économique qui ébranle le système monétaire. C’est bien écrit, c’est bien documenté et classé par thématique (géopolitique, culture, littérature..), c’est bien expliqué. Cela permet de savoir ce qui sort et ce qui se lit en dehors de nos frontières (tout n’est pas traduit).

Côté format, ils ont repris les dimensions du Courrier International, ce n’est pas leur meilleure idée car c’est vraiment très peu pratique et leurs articles ne souffriraient pas de dimensions A4 classiques…

Côté coûts ce premier numéro est à moitié prix, mais 6 euros pour un vulgaire journal ça fait cher, ils devraient s’appliquer un peu à faire quelque chose qui ressemble plus à une revue…

Il y a aussi un site Internet associé bien fourni, à suivre.

LA CAVALE DU GEOMETRE – Arto Paasilinna

In Ce que je lis on novembre 3, 2008 at 10:11

Roman finnois / 2000 / Traduction par Antoine Chalvin

Taavetti Rytkônen est un ancien conseiller-géomêtre et perd la mémoire. Il se lance dans une aventure rocambolesque avec un jeune chauffeur de taxi, Seppo Sorjonen, à la recherche de ses anciens camarades de guerre.

L’auteur s’attaque ici à la problématique d’une société finnoise vieillissante confrontée aux changements politiques dont elle ne comprend pas l’intérêt (entrée dans l’Union Européenne, exploitation agricole rationalisée…), à la maladie (Alzheimer qui ne dit pas son nom, difficultés à se rétablir d’une fracture…). Comme toujours chez Paasilinna, le tout est amené délicatement, savamment dosé d’un subtile humour grinçant et d’un univers insolite : un chauffeur de taxi – interprète bosniaque, un fabricant de saucisses – architecte albanais,  douze nudistes – végétariennes françaises, un brochet d’un mêtre de long, des taurillons…

250 pages d’humour finnois, savamment mis en scène à travers une bande de doux dingues, un fantastique petit conte d’automne à lire entre 2 averses.

Note : 9/10

LE PETIT PRINCE – Joann Sfar et Antoine de Saint Exupéry

In Ce que je lis on octobre 12, 2008 at 11:28

Bande dessinée / France / Gallimard Fétiches / 2008

Enfant, j’avais fini par ranger mon Petit Prince bien serré en haut de ma bibliothèque car j’étais trop émue à chaque fois que je le lisais pour ne pas pleurer. Qui ne connaît pas Le Petit Prince de Saint Ex’ vit en dehors du monde. Il s’agit probablement du livre le plus universel après la Bible. Et lorsque Gallimard met Joann Sfar au défi de l’adapter en BD pour sa nouvelle collection, Fétiche (qui compte déjà une bonne adaptation de Zazie dans le métro par Clément Oubrerie), on est forcément curieux du résultat que ça peut donner. Après la géniale série du Chat du rabbin, on sait que le potentiel de Sfar est énorme et on n’est pas déçu.

Sfar devait intégrer deux problématiques majeures à son travail : rendre toute la poésie et l’âme du livre de Saint Exupéry tout en étant capable de prendre du recul par rapport au texte, mais aussi s’affranchir des dessins de l’auteur pour rendre son trait personnel aux personnages.

Le résultat est magnifique. Sfar restitue toute la magie du livre en nous présentant un petit Prince aux grands yeux bleus ouverts sur le monde, beaucoup plus potelé que la version de Saint Exupéry, beaucoup plus enfantin et finalement, bien plus vivant. Ce petit ange blond rie, pleure avec de grosses larmes aux coins des yeux, laisse apparaître un petit ventre dodu dès qu’il lève les bras, n’a plus une longue écharpe jaune mais un petit foulard vert clair, fait des saltos et se blotti en se cramponnant très fort dans les bras de son copain l’aviateur.

Sfar a de très belles trouvailles : la rose orgueilleuse prend les traits d’une belle nymphe aguicheuse, le renard a des oreilles aussi longues et touffues que sa queue et de grands yeux jaunes, les habitants des autres planètes vivent dans des machines imaginaires rappelant celles de Jules Verne et ont des visages caricaturaux dans des teintes très vives (contrairement aux versions de Saint Exupéry qui étaient en une déclinaison de pastels). Mais ce qui finit de rendre cette adaptation attachante, ce sont les libertés que l’illustrateur prend avec le texte ou plus exactement les ajouts. Ainsi lorsque le Petit Prince se montre très exigeant pour son mouton, Sfar ajoute une pensée à l’aviateur : « Il me les broute avec son mouton celui-là ».

Le Petit Prince revisité par Joann Sfar « c’est exactement comme ça que je l’imaginais », avis à tous les rêveurs et amoureux de dessins.

SINE HEBDO – la contre-attaque des vieux de la vieille… Episode 1

In Ce que je lis on septembre 11, 2008 at 9:29

Au détour d’un kiosque de la gare Montparnasse, alors que je refais mon lacet, je tombe nez à nez sur un bout de papier très convoité ces derniers jours : le nouveau magazine satirique Siné Hebdo.

La première page est déjà un pavé dans la marre : Siné fait un bras d’honneur à tous les vilains qui veulent sa peau.

Viré de Charlie Hebdo pour avoir rédigé une chronique sur la conversion du fils Sarkozy au judaïsme, Siné s’est entouré d’une bande de joyeux trublions – amis – auteurs de talents et a lancé son propre bateau…

Audacieux pari, d’autant qu’il vise en prime de survivre sans pub…

A l’intérieur, c’est un mélange de Charlie et du Canard Enchaîné… mais en mieux. Plus développés, plus fouillés, plus aboutis… les articles se succèdent et ne se ressemble pas, ça fait du bien de lire des critiques politiques qui volent souvent plus haut que la ceinture et qui provoquent en argumentant. Soulignons la rubrique “Dessins refusés” ou l’on retrouve un dessin refusé par semaine en rapport avec l’actualité (cette semaine un dessin datant du 12 septembre 2001 refusé à trois reprises). Et j’ai un coup de coeur particulier pour la 4e de couv de Tardi, un bel A3…

Alors que Charlie fait sa une avec le Pape, les amis de Siné dénoncent cette omniprésence du Pape et le basculement lent mais certain de la société vers un tout religieux…

Au passage, je prends un cours d’anarchisme en une seule leçon (par Normand Baillargeon) et curieusement, je révise mes à-prioris…

Pour la première fois, je referme un journal satirique en l’ayant lu en entier, sans avoir l’impression d’avoir une indigestion… Mais vous l’aurez compris, il ne s’agit pas de Siné lui même, mais bien des amis dont il a eu l’intelligence de s’entourer qui font la réussite de ce numéro 1.

Reste à voir s’ils vont tenir la cadence, si cela ne va pas virer à “l’anti-Charlie”, si Siné ne va pas faire son vieux con, son édito totalitaire est bien sympa mais doit s’arrêter là. Souhaitons-lui une longue vie (au journal, pas à l’octogénaire qui nous a déjà suffisamment coûté cher en cotisation sécu-retraite), “pourvu que ça dure” comme dirait l’autre…