Cirque contemporain / Jeunes artistes / Parc de la Villette jusqu’au 14 août
Il est toujours intéressant de voir le travail de jeunes fraichement diplômés. Parfois encore très scolaire, souvent fébrile, leurs maladresses font leur charme. Depuis quelques années, moyennant un sursaut dans la dernière promotion (cf. chronique Urban Rabbits), le CNAC (Centre National français des Arts du Cirque) nous a habitué à des spectacles dont la qualité laissait à désirer. Pas tant concernant la technique que le style imposé aux élèves. En ce jour de fête Nationale belge, le spectacle proposé par l’ESAC offrait une tout autre définition de ce qu’est un jeune artiste de cirque contemporain. Une conception d’une qualité irréprochable.
Ces quinze anciens élèves, essentiellement issus de la dernière promotion (pour 11 d’entre-eux), en ont dans le ventre. On comprend immédiatement que chacune des personnalités a été choyée et préservée de toute imposition de moule. Des caractères pleins de reliefs beaucoup plus entiers que ceux qui ressortent du CNAC. La piste ronde a ici été remplacée par une scène très légèrement surélevée, carrée et en bois. Costumes impeccables, numéros irréprochables, on ne verra pas s’écouler les presque deux heures suivantes. Alternant solo et parties collectives, interludes musicaux et tours de force, le spectacle respire plutôt bien. La trame générale est seulement dirigée par un petit tyran en robe à crinoline gouvernant à l’aide d’un sceptre squelette. Madame vous présente les sujets de son royaume qui sont là pour la divertir mais aussi la surprendre. Et il n’en faut pas plus pour que le tout fonctionne parfaitement, le public réagit immédiatement.
L’humour et le patriotisme ont la part belle dans ce spectacle. Télescopages d’univers burlesque, pop ou classique, la mélancolie romantique qui s’en dégage a un je-ne-sais-quoi de très émouvant. Bande-son hommage aux artistes flamands et wallons, la Belgique au bord de la rupture démontre ici qu’elle sait être parfaitement unie. Trapèze ballant, roue cyr, réinterprétation de la corde, bascule kitsh, chant… Les disciplines sont chics( )et pas chèr(es).
On pourrait bien entendu trouver plusieurs lacunes à ce projet comme le fait de ne pas assez exploiter les abords de la piste ou l’incohérence de quelques enchaînements de numéros mais c’est si dérisoire à côté du bloc talentueux qui nous fait face qu’il n’est pas nécessaire de s’attarder sur ces détails.
Les Belges ont des problèmes politiques et pourrait être rattachés à la France ? Il nous faut dire oui, oui et encore oui si l’on veut redorer le blason de l’exception culturelle française de par le monde !
Quelques portraits de ceux qui pourraient faire resplendir le cirque contemporain de demain
Juliette Hulot – jonglerie
Depuis quand n’a-t’on pas vu une pareille performance dans le cirque contemporain ? Juliette Hulot est sans conteste l’artiste qui se distingue le plus de ce spectacle. La jonglerie est une discipline plutôt masculine qui tombe souvent dans l’écueil de vouloir en faire « toujours plus » (toujours plus de balles, toujours plus de figures…). La demoiselle retourne le problème : Pourquoi jongler à cinq balles lorsque la maitrise de trois est si complexe et pleine de ressources ? Pourquoi s’encombrer d’accessoires lorsque sa seule présence suffit ? Cette passeuse de balles est comme épileptique, prise de multiples tics gestuels dès qu’elle fait un geste.
Polymorphe, on la reconnait à peine dans un second numéro en duo où elle joue l’assistante débilitante qui s’avère plus douée que le maître. Une très grande petite créature qu’il faudra suivre de très près.
Stina Kopra et Lotta Paavilainen – rola bola
Ce duo infernal réintroduit avec délicatesse et élégance l’art burlesque dans le cirque contemporain. Gaine couleur chair, porte-jarretelles et talons haut bicolores, coiffures Marilyn blond platine, ces deux femmes tout en rondeurs, resplendissantes de bonne humeur et de joie fichent un sacré coup de vieux aux concepts actuels de beauté filiforme. Par la même occasion elles rendent au Rola Bola ses lettres de noblesse, discipline scolaire qui peine à s’extraire du carcan du cirque classique.
Ghislain Ramage et Alexander Vantournhout – roue Cyr
Tout le monde ou presque sait ce qu’est une roue allemande, anneau large dans lequel s’attachent des artistes aimant avoir la tête dans tous les sens (l’entrainement de la NASA à côté c’est facile). La roue Cyr a cela d’encore plus fascinant qu’il s’agit d’un cerceau simple. Ici on ne triche pas en s’harnachant ou en profitant de l’épaisseur de la roue pour rouler plus facilement, tout est affaire de musculation et coordination des mouvements. L’agilité gracile et la fluidité des numéros solo et duo de ces deux artistes dont l’épure n’a d’égale que la rigueur suspendent le temps et son lot de stress. Médusés, vous ne pourrez détacher votre regard de ces hommes-toupies. S’envoler tout en restant au sol c’est possible !
Exclusif : Le Parc de la Villette et moi-même sommes très heureux de vous faire gagner 2 places pour découvrir Sorties 8, 9 et 10 le 24 juillet 2010 (20h30). Pour cela il suffit de répondre à cette question élémentaire :
Quel pays est la présidence de l’Union Européenne en juillet 2010 ?
Les gagnants seront avisés par mail dès demain.
Je dédie cette chronique à Charlotte de la Bretèque et Ghislain Ramage, en souvenir d’une nuit angevine fantastique sur un matelas DIMA SPORT
. Vous irez loin c’est certain.
Crédits photos : Denis Rouvre et Charlotte Kolly


Attention, âmes insensibles s’abstenir. Vous avez toujours rêvé de dompter une bassine de fer blanc ? D’enfourcher un cheval d’arçon hérisson ? De construire une cabane sans clouer de planches ? Alors Johann Le Guillerm est l’homme qu’il vous faut. Il est au cirque ce que Facteur Cheval est à la poésie : atypique, fascinant, indispensable. Etes-vous prêt à le laisser vous livrer ses Secret(s) ?
Une fois n’est pas coutume, aller voir un spectacle de cirque pour sa dernière n’est pas toujours un succès : fatigue accumulée des artistes souvent, lassitude parfois, contusions et petits coups de mou font souvent partie du rendez-vous. Mais concernant la 21e promotion du Centre National des Arts du Cirque, la qualité et l’énergie semblaient avoir donné plus que jamais rendez-vous à l’esthétisme pour un spectacle touchant de sincérité et légèreté. Hasard du calendrier, parler de la complexité des sentiments amoureux un jour de St Valentin rendait la tâche encore plus ardue. Un défi relevé avec brio par les seize jeunes promus. Bienvenue au pays de Beatrix Potter, version réelle.
Antoine Auger, Antoine Carabinier-Lépine, Jonathan Casaubon, Geneviève Morin, Philip Rosenberg (et un sixième jeune homme) sont les artistes qui ont remplacés les créateurs du spectacle (en 2006). Fait rare, ils se présentent chacun leur tour sur scène, déclinant leur identité. Tous sont issus de l’Ecole de Cirque de Montréal et ça se sent. C’est assez difficile à expliquer. L’Ecole française est essentiellement poétique, l’Ecole de Stockholm est rigoureuse et appliquée, les Ecoles américaines sont très techniques, l’Ecole de Montréal est cynique. Ils ont un univers onirique fait de piques perpétuelles pour vous remettre les pieds par terre. Pas d’agrès particulièrement originaux, mais une exploitation des plus touchantes. Le plus beau passage est sans conteste celui de Philip Rosenberg, qui transcende l’art de l’équilibre sur cannes. D’ordinaire, un numéro sur canne devient rapidement un enchaînement technique de figures en force. Lui a remplacé les cannes par des mannequins de femmes. Il évolue donc entre ces femmes et son numéro devient aussi émouvant qu’érotique. Ce même acteur ponctuera des scènes du spectacle de quelques dessins en temps réel via un rétroprojecteur. Fait tout autant caractéristique des canadiens, les artistes travaillent toujours dans le respect de soi, alors qu’en Europe on assiste encore régulièrement à des spectacles où les circassiens dépassent trop souvent leurs limites (ce qui aboutit au mieux à des mois d’hospitalisation). A la reprise de l’entracte, Antoine Carabier-Lépine exécute le début d’un morceau d’Alegria du Cirque du Soleil, clin d’œil à une institution multinationale à l’éthique située à l’opposé de Traces. Rappel aussi d’une dérive de l’Art du Cirque. La bande-son est d’ailleurs l’un des gros points faibles du spectacle. Si elle se veut contemporaine en incluant des titres de Radiohead ou d’électro berlinoise ultra-minimale, l’absence d’une bande-son propre au spectacle fait amateur (sans compter que les titres retenus sont assez mauvais dans l’ensemble…). Cela bloque aussi l’immersion dans l’histoire contée ici. On assiste plus à un enchaînement de numéros de cirque et saynètes théâtre/cabaret qu’à une trame bien construite autour d’une idée forte pourtant très intéressante (appropriation de l’espace scénique, volonté de laisser un peu de soi dans un territoire). Pour moi, il y a un manque de travail de ce côté là.
